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29.03.2008
Le manifeste du tiers paysage
Je remercie Christian Mayeur de m’avoir fait connaître ce livre de Gilles Clément* à qui j’emprunte le titre de ma chronique. Parlant de la constitution des paysages dans lesquels nous vivons, il se révèle une source d’inspiration dans bien d’autres registres.
La manifestation la plus visible aujourd’hui de ce que Teilhard de Chardin appelait le « phénomène humain » est le remodelage du visage de la Terre. Au point que ce que nous appelons encore «la nature» est désormais, des pôles à l’équateur, rarement exempt de notre marque. Cette emprise de l’humain a pour logique principale une spécialisation - à tendance exclusive et extensive - des espaces passés sous contrôle. Sur des surfaces croissantes, on ne voudra trouver que du maïs, du blé ou du soja, à moins que ce ne soient que des habitations, des usines ou des bestiaux : l’homme zone. Il clone aussi. Notre logique de spécialisation a accru son emprise avec l’acquisition de l’ingénierie génétique. Jusqu’alors nous pouvions privilégier une espèce à une autre et, au plus, en jouant sur les croisements, renforcer certaines caractéristiques qui nous intéressaient particulièrement. Avec l’ingénierie génétique, nous allons plus loin : nous choisissons dans une variété ce qui nous intéresse et nous évacuons le reste.
On assiste ainsi partout à une simplification drastique du foisonnement et de l’entremêlement originels auxquels notre planète doit sa fécondité. Cette simplification s’accompagne d’un recul de la biodiversité : jusqu’à l’activité bactérienne des sols qui, sous l’effet des engrais, se meurt. Mais cette réduction n’affecte pas seulement le nombre des espèces de tous ordres, elle affecte aussi la diversité des arrangements systémiques qu’avait suscités dans le long terme l’interaction des êtres vivants**.
La logique d’emprise croissante, de spécialisation et de simplification qui caractérise notre façon d’investir la planète s’exprime encore dans d’autres registres. Ce que l’on pourrait appeler la « biodiversité économique » est soumis à pareil appauvrissement. Les monnaies sont passées au même laminoir que les langues. Les Etats et les services publics doivent renoncer à toute singularité organisationnelle, sociale ou législative. Pour les entreprises, un seul modèle est légitime aujourd’hui : celui de la société anonyme côtée en bourse. Les organismes – comme les coopératives et les mutuelles – et les Etats qui ne s’alignent pas sont suspects, et le Monsanto de l’organisation du commerce, veille au grain.
L’humain lui-même est emporté. Les langues héritées de nos histoires innombrables subissent un sort identique à celui des espèces animales et végétales. A l’image des quelques variétés céréalières éventuellement transgéniques qui se sont approprié des centaines de millions d’hectares, quelques idiomes plus ou moins simplifiés chassent les milliers de langues qui, chacune, rendaient compte depuis des siècles d’une façon unique de parler le monde. Au delà des mots qui disparaissent, c’est la richesse même de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, de l’aventure humaine, qui est maintenant menacée. Ces champs où, sur des centaines de milliers d’hectares, on ne trouve plus qu’une seule espèce de vivant - et ces semences qui ont été réduites à quelques-unes de leurs caractéristiques - nous parlent de nous, de notre essence. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une représentation de l’existence aussi simpliste que celle de la société de consommation anime un si grand nombre de cerveaux. Aussi, est-ce la première fois que nous sommes en si grand danger.
Le salut viendra selon moi – s’il le peut - de ce que Gilles Clément appelle dans son domaine les « délaissés » : ces lopins, ces lisières, ces bords de champ oubliés, où les herbes folles reprennent quelque droit de survie et se tiennent en réserve de l’avenir.
* Editions Sujet/Objet, 2004.
** Pour la biologiste américaine Lynn Margulis, le vivant comprend cinq règnes en interaction: les bactéries, les algues, les champignons, les plantes et les animaux.
18:20 Publié dans Servitude volontaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : société, écologie, ogm, politique, économie
Commentaires
C'est vrai, c'est joli les lopins. Pas très pratiques pour nourrir des milliards d'êtres humains, mais jolis. De même, le Nengoné, l'un des trente-six dialectes calédoniens : c'est très chantant. Pas très pratique pour communiquer avec l'autre, mais chantant. Ah, que l'on aime vos développements champêtres. Comme c'est bientôt le printemps, on entendrait presque le chant des oiseaux, ici. Presque plus clairement que, ce matin encore, depuis mon petit lopin de pelouse américain.
Ecrit par : Olivier | 29.03.2008
Cher Olivier, il paraît toujours insensé que l'avenir ne soit pas dans la continuité du présent, qu'une nouvelle théorie scientifique ne soit pas le prolongement de l'ancienne, que l'électricité ne soit pas issue du perfectionnement de la bougie. C'est pourquoi l'avenir se prépare dans les marges, marges qui en réalité n'existent pas, car elles ne sont qu'un effet de notre vision - notre tache aveugle. Il n'y a pas actuellement de plus grand ennemi de la vie que la réduction du nombre de ses cartes, c'est à dire ce que précisément nous sommes en train de faire. Ceci nous mène - c'est ma conviction et celle de bien d'autres - dans une impasse. L'espoir subsiste cependant de passer de la bougie - le modèle économique, industriel, social et anthropologique actuel - à l'électricité - qui est dans les limbes. La question est de savoir combien cela coûtera à nos enfants.
Ecrit par : Thierry | 29.03.2008
Réduire les cartes ou approfondir notre connaissance ? Nourrir la planète en refusant par principe les OGM ? Faire l'éloge du vivant en refusant l'apport des neurosciences à travers un bon eugénisme permettant d'éradiquer certains maux ? Vous voulez penser le changement d'échelle en dehors du mainstream - appelons cela votre théorie du lopin si vous en êtes d'accord - et cela donne à votre réflexion une incontestable portée poétique. Je refuse pour ma part le manichéisme qui sous-tend votre pensée et qui vous conduit à peu près systématiquement à rejeter "la mauvaise modernité". Je crois qu'une partie des "transhumains", comme dirait Attali, se trouve aujourd'hui chez les jeunes ingénieurs des grandes compagnies minières, parmi les brokers des salles de marché ou encore les scénaristes hollywoodiens.
Ecrit par : Olivier | 30.03.2008
Bonjour Olivier,
a vous lire j'ai pourtant l'impression que vous parlez de la mêmme chose Thierry et vous, que ce soient les bordure de routes, les fossés remplis d'orties ou de ces jeunes gens ingénieurs ou brokers : ne sont ils pas un peu pareils. A la fois au sein du monde et à la marge ?
Ecrit par : Anette | 30.03.2008
Bonjour Anette, d'accord, mais cela veut dire que l'on ne peut sérieusement opposer les bons en dehors du système, en gros ceux qui auraient l'intelligence du changement à réaliser sans les moyens, aux mauvais à l'intérieur du système, qui détiendraient auraient quant à eux les leviers sans accéder à la conscience du changement à opérer. Depuis les Etats-Unis aujourd'hui, la façon la plus simple et la plus parlante de me faire comprendre à ce sujet est de renvoyer au modèle de changement incarné par Obama : pragmatique, transpartisan, guidé par la recherche d'un progrès possible mais sans a priori.
Ecrit par : Olivier | 31.03.2008
Je ne crois pas - sauf exception grandissime - qu'on puisse facilement classer les êtres humains en deux catégories: les bons et les méchants. Et, d'ailleurs, c'est une idée que je n'aime pas du tout.
Le Christ a dit qu'il ne fallait point juger et, bien au delà de l'injonction purement morale - souvent oubliée par l'Eglise - c'est un principe d'une grande profondeur. Qu'il suffise de penser à l'effet Pygmalion...
Ce que je vise, ce sont des processus qui nous habitent tous à des degrés divers et qui nous éloignent des forces de vie.
Ultimement, je pourrais dire - comme le héros de Sidney Lumet dans "Douze hommes en colère" - que je ne sais pas si l'accusé est innocent ou coupable mais qu'il est essentiel qu'on en parle.
Les vérités admises par la masse me font froid dans le dos, surtout quand elles sont entre les mains du plus fort.
Ecrit par : Thierry | 31.03.2008
Thierry, j'évoquais une forme de manichéisme qui, me semble-t-il, transparaît souvent à travers vos papiers : cela vient sans doute en partie, cela dit, d'un effet de style inévitable pour se faire comprendre et faire sentir les enjeux d'un changement à la fois intellectuel et comportemental. Mais la version, plus complexe, que vous donnez de votre recherche dans le commentaire ci-dessus, me va beaucoup mieux !
Ecrit par : Olivier | 01.04.2008

