« Sixième sens | Page d'accueil | Le mieux est l’ennemi du lien »
03.07.2008
De la conversation
J’ai dîné le week end dernier dans deux restaurants différents. Dans le premier – l’Atrium du Puy du Fou pour ne rien vous cacher – j’ai été frappé par le volume sonore des conversations. La salle était pleine, il y avait plusieurs groupes autour de grandes tables, les bavardages et les rires fusaient de partout. Le lendemain soir, sur le Remblai, aux Sables d’Olonne, atmosphère très différente. Les tables étaient plus petites – ce qui, à mon goût, favorise les échanges - et cependant les conversations étaient moins intenses. C’est qu’un élément extérieur happait et dissolvait l’attention que les convives auraient pu avoir les uns pour les autres : des écrans de télévision disséminés aux murs de la salle retransmettaient des clips. Les idées s’associant, une succession de scènes devenues banales s’est présentée à mon esprit. Le portable qui sonne et les communications que l’on prend au milieu d’un déjeuner. Les mails que l’on lit – et auxquels parfois on répond – pendant une réunion. Et tous ces gens qui, dans la rue ou dans les transports en commun, vont les écouteurs vissés sur les oreilles... Point commun de tout cela : le refoulement, au dernier rang des priorités, de l’interaction humaine directe.
Alors que j’en étais là de ma rêverie, je me suis demandé ce qui pouvait se trouver empêché d’éclore ou de se développer du fait de ces pratiques. La productivité des réunions s’en ressent probablement, de même que la qualité des décisions qui y sont prises. Des freins sont mis aussi aux intimités qui auraient pu se construire : une conversation crée peu de lien quand les yeux ou les oreilles s’absentent sans cesse du cercle des convives. La complicité qu’on était en train de construire, chaque fois, retombe. Le fil des pensées, aussi, se perd. Et l’on sait combien l’émergence d’une idée est fragile. Quelque chose ainsi qui aurait pu survenir, émerger, ne le fera pas. Sans les innombrables clubs et salons qui ont précédé la Révolution et où l’on brassait beaucoup d’idées, l’aspiration à un régime démocratique n’aurait guère eu de chance de voir le jour. La conversation, comme l’a écrit Margaret Wheatley, est la façon naturelle des humains de penser ensemble. On y découvre des idées qui prolongent nos intuitions, des interlocuteurs qui nous fortifient dans nos convictions ; on se rend compte qu’on est plus nombreux qu’on le croyait à ressentir les mêmes colères ou les mêmes élans. Agir devient moins utopique.
Un des pare-feu classiques du pouvoir pour éviter la constitution de noyaux dont l’influence pourrait lui rendre la vie difficile, est d’empêcher ces « interactions horizontales » où les atomes que nous sommes apprennent à former des molécules. A l’école, l’attention de l’élève doit être concentrée sur le maître. Les interactions entre les enfants sont réservées à la cour de récréation et sévèrement réprimées dans la salle de classe. Lors des offices – malgré une timide innovation de Vatican II – le prêtre focalise l’attention des fidèles et ceux-ci doivent attendre le « Ite missa est » et se retrouver sur le parvis. Dans les entreprises, le powerpoint est l’héritier spirituel du tableau noir ou de l’autel. A l’image de la messe, le discours « descendant » est privilégié lors des réunions. Les échanges, s’il y en a, se font successivement entre tel participant et « l’intervenant », et sont, en général, peu favorisés entre les participants eux-mêmes. On invoquera le temps qui manque. Voire… Il est de pratique constante, sous les régimes autoritaires, de se méfier des réunions au point de les interdire. Un autocrate réunira ses vassaux, parfois pour rien, mais il ne supportera pas que ceux-ci se réunissent en son absence ou sans la présence de ses épigones. Se réunir sans lui est pécher contre le prince.
Hors de question d’invoquer une grande conspiration qui aurait mis en place les écrans des restaurants, les ordinateurs personnels, l’Internet, les téléphones mobiles, les walkmans et autres I-pods pour nous empêcher d’échanger vraiment. Constatons seulement que, par la combinaison de différents facteurs, quelque chose est en train de se perdre : une aptitude individuelle et collective à la présence, au débat, et que c’est d’autant plus dangereux qu’on ne s’en rend pas compte. Comme dans le cas des abeilles, si elles viennent à disparaître, ce n’est pas l’absence de miel qui va constituer le vrai problème, c’est le déclin de la pollinisation. C’est un risque pour la démocratie qui, selon moi, n’est pas donnée une fois pour toute mais au contraire doit sans cesse se construire. C’est un handicap pour notre aptitude à changer de monde – dans la mesure, bien sûr, où nous ne considérons pas que celui-ci est pleinement satisfaisant.
15:36 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : démocratie, communication, débat, attention
Commentaires
Il m'est arrivé d'organiser un repas pour faire se connaitre mieux des collaborateurs... nous sommes tombés dans un restaurant avec écrans : echec sur toute la ligne. Le sentiment de malaise que je ressentais se voyait sur le visage de certaines convives...
Depuis nous avons changé d'adresse !
Penses-tu que le blog soit un paliatif ou un complément dans les échanges ? Au fait, on déjeune quand ?
Amitiés
Ecrit par : Anette Rocher | 04.07.2008
Merci de ton illustration! Il ne faut pas juger trop hâtivement ceux qui se laissent "divertir": la nature nous a construits pour être sensibles aux objets mouvants, c'était une des conditions de notre survie et notre oeil a conservé cet instinct de repérer et de suivre.
Le blog permet, me semble-t-il, de développer une pensée un peu mieux aboutie que dans l'atmosphère - non plus enfumée mais maintenant visuellement et auditivement polluée - d'un restaurant où l'attention a de plus en plus de mal à se construire! Il permet aussi de repérer, dans la masse des gens qui essayent de penser, quelques kindred spirits qu'on pourra rencontrer en 3 D.
J'envisage d'ailleurs d'initier à la rentrée une "soirée conversations" mensuelle autour du thème: "dessiner la nouvelle civilisation" - celle où on est heureux (et peut-être plus encore) malgré la baisse du pouvoir d'achat et la frugalité.
(Pour l'autre question, la réponse passera par un autre canal!)
Ecrit par : Thierry | 04.07.2008
D'abord, ne pas perdre de vue que ce qui était, autrefois, la Bonne Parole -la parole "descendante"-, celle de l'homélie, est devenue la parole hypnotisante du J.T. : la parole con-descendante. Et ça vous en descend à tour de bras...
Aujourd'hui, c'était le repas de la Confrérie des "Maîtres Gourmands" On m'avait assis enace de Jean Claude Guénin, conseiller général de Casteljaloux, leader de la droite en Lot et Garonne et futur président du conseil général, futur député (et plus si affinité) si les choses tournent bien... pour lui (pas pour moi...). Au dessert, après la deuxième ou troisième bouteille de Buzet, nous avons commencé à paler du sens de la vie et de la capacité que nous avions à en parler, plus préoccupé que nous sommes naturellement par le sens de NOTRE vie. Rapidement, est venu s'asseoir près de nous M. Rebinski, juge au tribunal de Marmande, puis d'autres... Il y a eu conversation... Comme ça, au dessert du repas d'une confrérie qui n'a d'autre souci que de cultiver la bonne bouffe bien de chez nous... Il y a les lieux, plus ou moins imposés, il y a les règles, il y a les codes et puis il y a... les gens... Je n'ai jamais rien vcu de plus profond et de plus enrichissant que certaines de ces conversations nées au débotté de rencontres fortuites où, d'un coup, des gens se révèlent d'une immense profondeur, comme ça, sur un sujet précis, innatendu, saugenu... Mais il faut, pour cela, évoluer das un milieu non-conventionnel ou, plus exactement, non-convenu. Le poète occitan Marceau Esquieu écrit quelque part "dins la talvera, es la libertat". La "talvera", c'est le lieu du champ ou la charrue ne peut pas passer parce qu'elle tourne "rond" alors que le coin du champ est un angle droit. Il y a des conversations de "talvera". Ce sont les vraies. Je les aime. Les autres sont des conversations de salon très rétoriquement correctes mais dans lesquelles, moi, je ne me retrouve pas. Il y a des lieux - des talveras - où la parole est authetiquement libre. Mais ceslieux ne snt as là où les suppose.Allez, je vais prendre on citrate...
Ecrit par : Balout | 06.07.2008
Compte tenu de la saveur religieuse de ton propos, je suppose que tu veux parler du citrate de Béthanie ?
J'aime énormément ton commentaire et je retiendrai l'image de la talvera de Marceau Esquieu. Aurais-tu une idée de l'étymologie ?
Ecrit par : Thierry | 06.07.2008
Les américains ont "inventé" la formule "topless" pour leurs réunions depuis peu. Topless pour sans mon laptop (ordinateur portable) mais en fait, ces réunions sont interdites de matériel informatique que ce soit téléphone, agenda électronique, ordinateur portable et même crayon ou papier. Ces réunions visent à refaire la valorisation du relationnel dans les rencontres de travail. La prise de notes ainsi que toutes les gadgets électroniques sont, parait-il, désastreux pour le travail d'équipe.
Topless est aussi un clin d'oeil humoristique puisque dans les années 70 quand sont apparues les premieres danseuses nues dans certains bars, on les nommait "Topless" pour sans ...
Bonne journée.
Jeanne
Ecrit par : Jeanne | 29.07.2008
Voici des informations qui peuvent alimenter l'optimisme. Une fois laptops et autres écrans supprimés, reste néanmoins un autre écran de taille entre les humains: celui qui résulte de leur mise en concurrence généralisée et systématique. Cette semaine j'enlève le haut... Et ?
Ecrit par : Thierry | 30.07.2008

