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01/07/2011

Réducteur de têtes



Le plus grand art du Prince est de se faire obéir sans donner d'ordres.

Pour cela, deux choses sont nécessaires. D’abord, les vassaux doivent avoir une idée simple de son dessein ou, du moins, de celui qu’il souhaite qu’on lui prête. Puis, il leur faut comprendre qu'il est de leur responsabilité d’interpréter les signes. Comme le disait un de mes anciens patrons qui s’y entendait : « Faut savoir décoder ». D’autres, pour vous mettre sur la voie, s’ils vous voyaient dans une expectative excessive, vous souffleraient: « Vous croyez qu’on va vous dire par le menu ce que vous devez faire ? » Cette question ne souffre qu’une seule réponse. La troisième fois que vous l’entendrez, vous aurez compris. Sinon c’est que vous êtes bon pour aller planter vos choux ailleurs.

Le tacite et l'interprétation jouent ainsi un rôle clé dans les relations de pouvoir qu’organise le Prince. Quel en est l'avantage ?

Alors qu’un ordre clair et précis – il arrive que le Prince en donne – libère l’esprit de celui qui le reçoit, vivre sur une attente muette, sur des injonctions supputées, crée une obsession : l’esprit des courtisans est occupé en permanence par ce que le Prince peut attendre d’eux. Comme une attente muette est, par nature, infinie, les vassaux, de leur propre chef, en fonction de leur besoin d’être reconnus ou rassurés, vont en faire dix fois plus que ce qu’on aurait pu leur demander. Puis - comme l’a écrit Fabienne Verdier dans La passagère du silence - plus puissante que la censure est l’autocensure. C’est là le deuxième avantage. Les vassaux du Prince ne peuvent avoir la moindre pensée sans qu’elle passe par la case: « Le Prince serait-il d’accord ? ». C’est comme un programme informatique, un antivirus paranoïaque, qui passe tout au crible et signale les messages douteux et les documents potentiellement dangereux.

Le troisième avantage, pour le Prince, est de ne pas laisser de traces inopportunes. Par exemple, il ne doit jamais se retrouver piégé dans un échec. Cela entamerait son pouvoir qui, comme il le sait bien, n’est fait que de l’acceptation des autres. Donc, l'échec, comme l'enfer de Sartre, c'est les autres. Si une aventure tourne mal, il accusera l’initiative malvenue ou la maladresse d’un de ses courtisans. Après avoir sacrifié le maladroit, il continuera à bénéficier de l’image d’infaillibilité qui contribue grandement à son ascendant. Cet ascendant sera même renforcé par l’implacabilité de la sanction prononcée: on le saura rigoureux. Bien sûr, il ne pourra pas abuser de cet artifice, sinon on finira par penser, à juste titre, qu’il ne sait pas s’entourer. C’est pourquoi l’intelligence et l’habileté restent, à sa cour, des qualités nécessaires que la docilité doit encadrer sans les étouffer.

Les attentes muettes du Prince ont, sur ses vassaux, un effet secondaire : celui de stimuler les névroses propres à chacun et même de cultiver chez certains un état d'infantilité. Ceux-là, dont l’éducation a peut-être manqué de reconnaissance, ne se fieront même pas à l’avatar du Prince qui veille dans un coin de leur disque mou. Eux qui arborent au dehors des manières de maréchaux, ils auront besoin, à tout moment, de tenir de la bouche même du souverain s’ils sont sur la bonne voie, s’ils ont l’autorisation de faire ceci ou le droit de faire cela. Le Prince en est agacé et en même temps amusé. L’abaissement qu’il peut obtenir des autres le rassure. Quel temps perdu, bien sûr, mais à vrai dire quelle sécurité ! Il en tire un autre bénéfice: à être ainsi obsédés de ne pas lui déplaire, ses vassaux ont peu de temps de cerveau disponible pour se poser des questions oiseuses, comme l'éthique ou la responsabilité. Leur seule interface avec le monde reste le projet et les humeurs du Prince.

Quelles que soient les qualités du Prince, et souvent elles sont grandes, il peut devenir un jour la principale menace qui pèse sur son œuvre. Les moyens de conserver son pouvoir peuvent interférer avec les intérêts essentiels du royaume. D’abord, l’intelligence asservie – et on a compris que le Prince n’en supporte pas d’autre auprès de lui - est une intelligence appauvrie. Ce n’est donc pas dans son entourage que l’on trouvera les qualités dont lui-même est si riche. Par mimétisme, on y trouvera des clones, mais, miroirs simplificateurs, sans la puissance du modèle. Puis, chaque époque est une énigme à résoudre. C’est pourquoi les héros d’hier deviennent souvent les aveugles d’aujourd’hui : Kodak ne voit pas la menace de la photographie numérique et Bill Gates nie l’avenir de l’Internet. Attaché à son pouvoir souvent jusque dans l’extrême vieillesse, le Prince peut ne pas voir que, les temps ayant changé, le bon gouvernement du royaume requiert des successeurs qui aient l’intelligence des temps nouveaux. L’Histoire est pleine de princes qui répètent sans cesse ce qui leur a réussi jusqu’à l’échec final qui les emporte, parfois avec ce qu’ils avaient bâti, tandis que d’autres ne distinguent pas les effets pervers, dans l’avenir, des stratégies autrefois pertinentes qu’ils ont mises en œuvre. Clémenceau gagne la guerre mais, avec le traité de Versailles, crée chez les Allemands vaincus, qu’il croit guérir ainsi de leur impérialisme, les conditions d’un désir de revanche. Pétain remporte des victoires, mais, ne voyant pas l’irruption du moteur dans la stratégie militaire elle-même, continue de prêcher que « l’infanterie sera la reine des batailles ».

C’est ainsi que, parfois, ce qui sauve les royaumes, c’est le poignard du traître, l'impatience d'un ingrat.

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