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09/09/2012

Divergence avec Michel Serres

 

Si vous avez l'attention focalisée sur une parcelle de la réalité; si, par exemple, ne vous intéressent que les matches qui se disputent entre le hameau que vous habitez et celui d’à côté, vous risquez de voir les événements qui viennent vers vous de plus loin - par exemple, la raréfaction et l'enchérissement de l'énergie, la promulgation de nouveaux règlements, le dérapage des prix alimentaires - comme de mystérieux phénomènes qui viennent perturber aléatoirement et stupidement votre microscopique univers. Si, à l'inverse, votre attention est accaparée par la macro-économie et que vous ne voyiez rien de ce qui se passe à vos pieds - la misère rampante mais aussi le réveil des communautés locales qui en résulte et l’initiation de systèmes d’échanges, d’entraide et de monnaies parallèles de plus en plus nombreux - il manque à votre compréhension des dynamiques à l’oeuvre au sein de notre monde une poignée d’éléments qui, demain peut-être, fera la différence dans l’évolution de nos sociétés. 

 

L’expertise, paradoxalement, peut être une cause d’erreur. On n'est expert qu’en étant spécialiste. Pour être très compétent dans votre domaine, vous courez le risque de faire de mauvaises prévisions sur l’évolution du système que vous connaissez sous tous ses aspects, car seront hors du champ de vos observations des phénomènes qui, tels des météorites issues du vide intersidéral, viendront de nulle part le percuter sans pitié. Au vrai, beaucoup d'experts ressemblent à des ingénieurs qui savent tout du vaisseau et pas grand chose de la météorologie. C’est ainsi que les gens les plus intelligents commettent des erreurs caricaturales. Ce n’est pas l’intensité de leurs processus intellectuels qui est en cause, c’est la largeur de champ que ces processus embrassent.

 

Je lisais hier une récente interview donnée par Michel Serres à propos de son dernier ouvrage, "Petite Poucette". Le célèbre Lot-et-garonnais y fait preuve d'une vision du progrès que je trouve à tout le moins naïve et, en tout cas, datée. Je suis partisan de l'optimisme tant qu'il n'est pas béat. Or, la petite Poucette - son héroïne - ne connaîtra pas, nous dit-il, la faim, le froid, la guerre, et elle vivra cent ans. M. Serres est indubitablement un grand penseur, ce qui n’est pas mon cas. Aussi, je ressens quelque vergogne à me risquer à le contredire. Pour autant, mon impression est que sa fascination pour les sciences, les technologies et certains aspects de notre monde lui rend invisibles les forces qui vont perturber la trajectoire idéale qu’il imagine. C’est le Petit Chaperon rouge sans le Grand méchant loup! Ou, peut-être, le Grand méchant loup est-il tellement bien déguisé en grand-mère qu'on n'en voit pas les oreilles velues. Quels que soient le génie et la sagesse de la "génération mutante" de la petite Poucette, je crois que - par exemple - l'écosystème n'attendra pas que nous acceptions de revoir nos façons de vivre: voyez ce qu'en dit Dennis Meadows, le premier à avoir tiré la sonnette d'alarme dès 1970. Quant à la société de la connexion, elle aura un cruel problème à résoudre avec l’épuisement des terres rares dont sont gourmands nos écrans plats et tous nos appareils à vivre en ligne. Par rapport à ces projections d’un futur idéalisé, il est bon de se rappeler la remarque de Blaise Pascal à propos de Cromwell: « Il allait ravager toute la chrétienté. La famille royale était perdue et la sienne à jamais puissante sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. ». 

 

Plus déterminante encore sur ce que nous vivrons dans les années à venir, la volonté presque explicite aujourd'hui du capitalisme mondial d'instituer une société à deux vitesses, voire de revenir au bon vieux malthusianisme "dans l'intérêt de la vie sur Terre". Cette idéologie - ne sous-estimons pas l’influence des idéologies sur le déroulement de l’Histoire - peut engendrer quelques Poucette à qui rien ne manquera des derniers produits du progrès, mais aussi quelques millions d'autres qui s’épuiseront à gérer les pénuries de toute nature. La firme Unilever, par exemple, affine une stratégie pour continuer à gagner de l'argent sur des Européens qu'elle voit s'appauvrir durablement dans les années à venir. En France, l'Insee compte en un an 440000 pauvres de plus. Simples fluctuations avant de retrouver la bienheureuse pente du progrès ? Ce n'est pas mon opinion. Il y a plus de quinze ans déjà que les États-unis, chantres de l'enrichissement de tous par le néo-libéralisme, voient leur classe moyenne s'enfoncer. Comme une religion, le tout-marché, même dans des domaines aussi stratégiques que les énergies et les transports ou aussi sensibles que la santé, a asphyxié la réflexion politique, et cela, à quelques exceptions près, à droite comme à gauche. Je ne le répèterai jamais: ne soyons pas naïfs!

 

Ne soyons pas non plus désespérés. Le principe de réalité doit être pour nous comme la terre qui redonne force à Anthée. Mais la lucidité ne suffit pas. Il lui faut, étrangement, son apparent contraire: le rêve. On nous a enfermés depuis une trentaine d’années dans la pseudo-scientificité des «lois économiques». Redevenons de mauvais élèves, stupides, ignares et indisciplinés. Retrouvons notre faculté d’imaginer un monde meilleur et acceptons d’être traités d’irréalistes par ceux qui tiennent le pouvoir qu’ils ont sur nous de notre adhésion à ce qu’ils nous enseignent. La démocratie existe parce que des hommes l’ont rêvée, contre ceux qui y voyaient un système compliqué et inefficace. L’avion existe parce que des hommes l’ont rêvé, en dépit de ceux qui démontraient par le discours que le plus lourd que l’air était condamné à rester au sol. L’ampoule à incandescence existe parce qu’Edison a refusé de s’arrêter à son 999ème échec. La théorie de la relativité a vu le jour parce qu’Einstein ne s’est pas laissé influencer par l’opinion des physiciens de son temps pour qui il n’y avait plus rien à découvrir dans l’univers.

 

Il reste toujours des choses à découvrir, ne serait-ce que la forme de nos futurs bonheurs.  

Commentaires

Merci Thierry pour cet article extrêmement concis et où l'essentiel est dit. C'est bien à un changement de société que nous assistons, la spéculation infinie qui supplante l'entrepreneuriat apportant son lot de destructions et de régressions via la dislocation systématique. Mais il ya beaucoup d'autres raisons d'être optimiste au regard des capacités de nos contemporains à créer de l'humanité contre vents corrompus et marées polluées (et pas de l'optimisme béat de Michel Serres qui s'est visiblement laissé séduire par les technologies). J'ai entendu à nouveau notre ami Bernard Stiegler il y a deux jours. Son regard est bien plus acéré et ses analyses bien plus équilibrées. Mais de ta part, pas de vergogne, exerce donc ton acuité, c'est l'utile richesse d'"Indiscipline Intellectuelle".

Écrit par : Christian Mayeur | 09/09/2012

Merci Thierry pour cet article extrêmement concis et où l'essentiel est dit. C'est bien à un changement de société que nous assistons, la spéculation infinie qui supplante l'entrepreneuriat apportant son lot de destructions et de régressions via la dislocation systématique. Mais il ya beaucoup d'autres raisons d'être optimiste au regard des capacités de nos contemporains à créer de l'humanité contre vents corrompus et marées polluées (et pas de l'optimisme béat de Michel Serres qui s'est visiblement laissé séduire par les technologies). J'ai entendu à nouveau notre ami Bernard Stiegler il y a deux jours. Son regard est bien plus acéré et ses analyses bien plus équilibrées. Mais de ta part, pas de vergogne, exerce donc ton acuité, c'est l'utile richesse d'"Indiscipline Intellectuelle".

Écrit par : Christian Mayeur | 09/09/2012

je pense que le livre (que j'ai lu) est moins manichéen que ce que tu dis de l'interview et qu'il y a des choses intéressantes, même si MS ne fait pas oeuvre de prévisionniste. Parce que : "Redevenons de mauvais élèves, stupides, ignares et indisciplinés. Retrouvons notre faculté d’imaginer un monde meilleur et acceptons d’être traités d’irréalistes par ceux qui tiennent le pouvoir qu’ils ont sur nous de notre adhésion à ce qu’ils nous enseignent.", c'est quand même exactement la thèse du livre...

Écrit par : Pierre | 09/09/2012

C'est marrant, je n'ai pas du tout lu le livret de Michel Serres comme toi...

Je crois qu'il serait plutôt d'accord avec tout ce que tu dis.

Penses-tu qu'il soit d'un optimisme béat? Je n'ai pas compris cela. Penses-tu qu'il croit que sa petite Poucette - son héroïne - ne connaîtra pas la faim, le froid, la guerre, et qu'elle vivra cent ans. Je pense plutôt qu'il l'espère, et qu'il voit des possibilités pour y arriver.

Il est vrai que je n'ai pas vu son interview, et que mes impressions sont basées seulement sur la lecture (et le relecture) du livre.

Une chose est sûre, heureusement que nous n'avons pas tous la même façon de voir les choses. Heureusement: à condition qu'on puisse en échanger, non pour se convaincre les uns les autres, mais pour comprendre le mérité dans ce que l'autre pense, et mieux comprendre les "biais" dans notre propre façon de regarder le monde. Apprendre et se développer en d'autres termes.

Et moi, je m'en vais relire, pour la troisième fois, le livret de Michel Serres, avant de te revoir!

Écrit par : Charles van der Haegen | 10/09/2012

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