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10/08/2013

Qui suis-je ?

 

 

La vieille injonction de Nietzsche, «Deviens qui tu es!», rencontrée au cours de mon adolescence studieuse, m’a d’abord semblé d’une limpidité indiscutable.

 

Puis, au fur et à mesure que je m’explorais moi-même afin de savoir qui j’étais pour pouvoir le devenir, le doute s’est installé en moi: je me découvrais contradictoire, protéiforme, inconsistant - je m’échappais à moi-même. C’est ainsi que certaines personnes deviennent dépendantes des tests de personnalité: ne pouvant se dire d’elles-mêmes qui elles sont, elles ont besoin de la parole de l’autre pour se fonder. «Tu es pierre...» Certaines organisations à la limite de la secte utilisent d’ailleurs la diffusion gratuite de ces tests pour recruter leurs adeptes: le simple fait de remplir le questionnaire et de le renvoyer est l’indice possible d’un profil psychologique vulnérable à la manipulation. 

 

Cela dit, il faudrait être inconscient ou aveugle pour ne pas se rendre compte que les choix dont notre vie a été façonnée et qui, en nous conduisant d’expériences en expériences, nous ont façonnés nous-mêmes, ont rarement émané d’une identité personnelle exempte d’influences extérieures. L’essence de mon identité - me semble-t-il - est le désir qui me pousse. Mais, dans ce désir, qu’est-ce qui est mien et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qu’est-ce qui est l’oeuvre d’une fixation accidentelle que j’ai pu faire sur un parent admiré ? Qu’est-ce qui relève du mimétisme social ou encore d’une manipulation extérieure bien orchestrée ? Un exemple: savez-vous si votre présente envie de changer de voiture et le choix de tel modèle en particulier reflètent votre désir personnel ? Ne serait-ce point que les clips télévisés ont su éveiller en vous, artificiellement, un manque auquel cette voiture se propose de remédier ? Ou bien, peut-être, réagissez-vous simplement au comportement de tel ou tel de vos voisins qui vient de garer sous votre fenêtre un nouveau petit monstre à quatre roues ? Les jeunes femmes américaines ont adopté la cigarette parce qu’Edward Bernays, neveu de Freud, a su utiliser des messages subliminaux pour la leur vendre comme un trophée à conquérir sur les privilèges masculins, un symbole de libération et de pouvoir. Le désir mimétique a fait le reste. Aujourd’hui, on se demande comment arrêter l’épidémie de cancers qui résulte de la tabagie, mais c’est une autre histoire. 

 

Cette alchimie entre notre désir originel et sa récupération, son détournement ou son retournement par des manipulations extérieures est des plus complexes. J’ai suivi il y a quelques jours, sur la page Facebook de Stéphanie Muzard-Lemoing, des échanges autour de l’allaitement maternel qui viraient à la violence. Stéphanie, la jeune quarantaine, et qui est tout sauf un anachronisme, voulait faire entendre sa propre expérience: elle a eu deux enfants et elle a aimé les allaiter. Elle avait envie de dire que cet acte n’est pas forcément ce que l’on imagine. Mais, rapidement, levée de boucliers de certaines internautes: qu’est-ce que c’est que cette arriérée du causse qui veut revenir sur la liberté féminine et nous renvoyer au moyen-âge ? Pour un peu, les allaitantes qui venaient témoigner dans le sens de Stéphanie auraient été accusées de haute trahison. Un homme, là-dessus, a avoué que le spectacle d’une mère donnant le sein à son enfant le mettait mal à l’aise. Pardonnez-moi monsieur, mais en matière d’obscénités, on en voit de bien pires de nos jours dans nos espaces publics, et il y en a même qu'on encense! 10.jpgCela dit, je ne doute absolument pas de la sincérité des protagonistes et je ne remets pas en question la sujétion que peut représenter le fait de donner le sein, mais je me suis soudain posé cette question vertigineuse: et si la «fabrique du consentement» dénoncée par Chomski nous avait juste convaincus que le déni de l’allaitement est un acte de libération de la condition féminine, à l’instar de la tabagie prônée par Bernays ? «Mais libérée pour quoi faire?» demandait la trublionne du Lot. «Pour aller à l’usine gagner de quoi acheter du lait maternisé, plutôt que vivre cette précieuse expérience?» J’avoue que je n’ai pas pu éviter de penser au «Meilleur des Mondes» d’Aldous Huxley, cette gigantesque et en même temps intime manipulation qui dissimule l’asservissement poursuivi par le Système derrière la libération de la sexualité. Dans ce monde infesté d'influences sournoises, comment me retrouver? 

 

Mais l’ombre qui enveloppe notre identité véritable, si celle-ci existe, ne résulte pas seulement des combinaisons hasardeuses de notre désir avec des influences extérieures. Qu’est-ce qui, dans mes choix - ces choix qui ont jalonné ma vie et, d’expériences en expériences, m’ont conduit dans une certaine direction - résulte des peurs que j’ai ressenties et auxquelles j’ai cédé ? Qu’est-ce qui relève des évitements que j’ai privilégiés sur les confrontations ? Qu’est-ce qui est le produit des humiliations subies et de l’envie qu’elles engendraient en moi de prendre une revanche ? Le génie de Kane, le personnage d’Orson Welles, est une chose; le domaine d’application qu’il choisit - la presse, la politique, l’argent, les femmes, le pouvoir - en est une autre. Quand vient la dernière image du film, on devine soudain tout un monde que le tycoon a gardé secret et à qui il a refusé le droit d’émerger dans sa vie. Scénario opposé, dans la vie réelle, celui de Jacques Massacrier qui, au faîte du bling bling parisien, décide de partir avec femme et enfants pour vivre à l’âge de pierre sur une île de la Méditerranée. Quarante ans plus tard, il y est toujours et heureux. Bifurcation issue d’une rencontre avec le soi véritable ?

 

Dans cette quête de soi, la rencontre d’un héros, dans la réalité ou dans la fiction, peut jouer le rôle d’un révélateur, comme un sonar qui tirerait des échos de notre pénombre intérieure. Si tel homme ou telle femme nous font vibrer, ce n’est pas pour rien. Ils nous parlent de nous, leur histoire nous parle de la nôtre. S’identifier à ce personnage peut être une manière de se donner des ressources d’évolution mais aussi, à moindres frais, de se doter d’une consistance. Jamel Debbouze a parlé, à propos de certaines banlieues, de la «génération Scarface». Sans doute, les jeunes de ces quartiers se reconnaissent-ils dans la rage de Tony Montana, et d’autant plus, peut-être, que nous jugeons, nous autres, que c’est un anti-héros. Le drame, c’est que l’histoire du petit voyou de Brian de Palma se termine dans l’impasse de la violence. 

 

Notre recherche de consistance a besoin aussi du regard de l’autre et d’une mise en scène publique. Comme l’a montré Michael White, il n’y a pas d’histoire solitaire: nous sommes faits de récits que les autres tissent avec nous. Adhérer à un mouvement, à une religion, s’affubler d’un habit particulier ou au contraire dévoiler son corps, utiliser ostensiblement certains codes peut faire ainsi partie des moyens, en se reflétant dans l’oeil de l’autre, de se donner une consistance que l’on ne trouve pas en soi. Quand, par exemple, certains jeunes des banlieues se réclament de l’Islam, est-ce qu’ils sont croyants, qu’ils accomplissent les rites, ou bien cette référence n’est-elle pour eux qu’un moyen de creuser le contraste avec la société dont ils ressentent le mépris ? 

 

Quels qu’en soient les points d’appui et les ingrédients, notre vie, comme une rivière qui compose avec la pente et le relief, prend telle ou telle orientation. Il n’y aurait rien de plus à dire ou à redire si l’observation ne montrait qu’assez nombreux sont les êtres humains qui deviennent prisonnier de la solution identitaire qu’ils se sont inventée, du cap qu’ils se sont un jour donné. Partant d’un héros, ils sont tombés dans le stéréotype et se dessèchent dans des scénarios sans issue. Partant d’une représentation de la réussite qu’ils s’épuisent à servir, ils passent à côté du genre de bonheur pour lequel ils avaient des prédispositions plus profondes. Fuyant des peurs, ils s’enterrent dans les frustrations et n’arrivent pas à entreprendre le changement de vie qui leur apporterait la complétion. Ce ne sont que les bifurcations inattendues de quelques originaux qui nous révèlent l’existence possible, en nous aussi, d’un autre monde, parfois immense, que nos passions ordinaires refoulent. 

Commentaires

Tu soulèves mes questions, tu éclaires mon chemin, je me sens bien en ta compagnie. Merci.

Écrit par : Frédéricque FABRE | 10/08/2013

Belle contribution à la pensée, puissants arguments et lumineuse conclusion. C'est le propre de l'art en tant que question et processus, en tant que reflet de la vie, que d'entretenir CETTE CAPACITE A LA BIFURCATION, privilège joyeux et exigeant des vivants. Revenant à Nietzsche, se souvenir du "Gai Savoir". Maintenir en vie le "sujet connaissant", c'est à dire naissant chaque jour avec le monde, contre l'objet identitaire. Voilà la vocation ultime de l'art. Vivre sa vie comme une œuvre d'art... et non consommer l'art - et la culture - comme un produit. S'essayer chacun à l'art, cultiver sa part artiste, et non pas suivre les diktats du marché ni la "hype".

Écrit par : Christian Mayeur | 10/08/2013

Je viens donc à l'instant de lire votre réflexion sur le "moi"
et tous les problèmes existentiels inhérents.
Naturellement tous, sommes confrontés au fait qu'un jour nous nous trouvions "bêtement" dans l'obligation d'apporter des réponses. Alors au début nous fanfaronnons car bien sûr nous les avons...puis en énonçant quelques "vérités" du moins le pensions-nous! vous vous trouvez face à face et là stupeur
il vous faut vous mettre à poil qui suis-je où vais-je etc qu'ai-je fait de ma vie?
Déjà ne pas s'énerver! ne pas se sous-estimer!ne pas se surestimer! tachons d'être objectif! hum pas facile, c'est si bien d'avoir se sentiment que de toute façon vous avez fait pour le mieux! mais, le mieux étant l'ennemi du bien! paff encore une claque, les joues en feu car s'auto-congratuler c'est tellement plus facile! nous avançons vers un besoin d'objectivité qui nous démange car, nous avons besoin de "vérité" hum sacré mot celui-là aussi... nous y réfléchirons une autre fois! quoique...
Alors! Roger accouche! oui oui et bien voilà évidemment que de nier nos origines, nos us et coutumes que nous n’apprécions pas tout petits bien sur, pourquoi chez les autres ce n'est pas comme à la maison? eh! pourquoi ceci et pourquoi cela? pourquoi certains croient en un Dieu et d'autres pas? y a t-il une différence? sont-ils plus ou moins heureux? pas que nous sachions. un esprit "éclairé" répondrait sentencieusement, parce que c'est comme ça voilà. Mais là aussi nous savons bien que ça ne suffit pas..

Mais le postulat de départ est qui suis-je? et aussi et surtout "pourquoi" sacré mot s'il en fut celui-là aussi?
Nous sommes donc "condamnés" si j'ose dire pour l'instant à admettre avec beaucoup d'humilité que nous n'avons pas de réponse.

Et par conséquent d'apprécier tous les petits bonheurs qui nous échoient pour en faire un grand bonheur.
Donner un sens à sa vie est une des clefs ,voir même la clef afin que d'exister paisiblement. Il en découle alors que vous distribuez de la joie de vivre.

Mais tout cela c'est bien beau me direz-vous car la réalité nous entraîne dans des chemins que nous n'aurions jamais imaginé devoir prendre? eh oui c'est ainsi, la faim dans le monde, les guerres, les inégalités croissantes, les injustices, la fragilité de notre planète dont nous ne prenons pleinement conscience que lorsqu'elles vous touchent etc.

Prenons donc la vie à pleines mains car nous ne vivons que de petits moments juxtaposés autant les rendre heureux.
La conscience d'être "moi" grâce à "toi" voila.

Nous ne sommes pas et loin s'en faut tous les mêmes.
Mais nous connaîtrons tous la même finalité.
Vive la vie!

Écrit par : Le Guichoux Roger | 10/08/2013

Toujours un peu sceptique sur les personnes qui déclarent ou manifestent une forte assurance dans leurs goûts, leurs désirs, leurs choix, je retrouve dans ton "papier" matière à douter mais aussi des réponses aux hésitations qui parfois m'envahissent quand je me demande "qui je suis", ce que justifie et dirige certains choix... Suis-je monobloc ou pluriel, plein de certitudes ou hésitant, vaste question que tu soulèves et à laquelle tu apportes des éclairages apaisants.
Quelle est l'influence du milieu, de l'époque, des médias et des modes sur nos choix et nos comportements ? Ayons comme tu le suggères la modestie de dire que nous ne savons pas très bien..et que ce n'est pas si grave.

Écrit par : Bernard Rohmer | 11/08/2013

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