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19/07/2020

Un sentier, le long de la mer

 

 

 


- Quel plaisir de se revoir enfin ! Je n’avais plus de nouvelles et je craignais que tu aies mal supporté cette crise sanitaire.

- Passée la première semaine qui était vraiment bizarre, j’ai plutôt bien vécu le confinement. C’est le déconfinement qui m’a mis mal à l’aise. C’est pourquoi je n’ai pas tout de suite donné de mes nouvelles: j’avais besoin de prendre du recul, de comprendre ce que cela me faisait et pourquoi.

- J’ai été surpris du lieu que tu me proposais: ce chemin au bord de la mer, loin de la ville… Je ne me plains pas: c’est très agréable !

- Le déconfinement m’a donné l’impression d’un leurre, d’une fausse libération. Certes, on pouvait de nouveau sortir sans se faire contrôler, les magasins rouvraient, les déplacements redevenaient libres, il y avait une forme de soulagement…

- Mais ?

- Mais subsiste le rappel incessant que « le virus est toujours là ». Partout, dans les magasins et dans les rues, il y a ces faces muselées, ces visages réduits à des yeux, cette peur qui traîne comme une nappe de gaz invisible… J’ai fini par regretter la réclusion du confinement! C’est pour cela que j’ai préféré te proposer de nous retrouver ici, en pleine nature, avec un thermos de café, plutôt qu’à une terrasse de bistrot à regarder défiler les zombies.

- Ce sentiment d’une menace qui ne se retire pas et que tout rappelle est pénible.

- Cela soulève beaucoup d’interrogations sur vivre le risque ou vivre la peur. De ton côté, comment cela s'est-il passé?

- Le plus sensible, pour moi, depuis le déconfinement, ce sont mes rapports avec les autres. A telle enseigne que certains m’accusent d’être devenu asocial ! En fait, je les ai surtout découverts… ennuyeux!

- Qu’est-ce qui a changé ?

- J’ai changé. Pas eux. De cette crise, soit tu ressors avec - comment dire ? - un supplément de conscience ou, à tout le moins, d’interrogations, soit tu te rassures à tout prix en te jetant tête la première dans tes routines d’avant.

- Je suppose que tu fais partie de la première catégorie et je dirais que ceux de la seconde persistent tout simplement dans le je-m’en-foutisme. « Je me dépêche de vivre. Après moi, le déluge ! »

- On peut le dire comme cela. Je pense qu’un bon nombre d’entre eux a dû se poser des questions, mais ne reposer que sur soi pour se faire une idée des réponses a dû les mettre mal à l’aise. Penser par soi-même, c’est parfois dur à porter.

- « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil » (1). Il y en a qui fuient la douleur de la blessure et préfèrent tourner le dos au soleil…

- Belle citation ! Pour la continuer, c’est la blessure qui m’a rendu « asocial »: je la garde parce que je sens le soleil dont elle me rapproche, mais je cherche en vain mes semblables. Les gens à certitudes ou ceux qui font comme si de rien n’était m’insupportent. Il me semble que le minimum de l’intelligence, après ce que nous avons vécu, c’est d’accepter le doute. Accepter de douter de tout et en profondeur.

- Ce que j’ai ressenti durant le confinement, c’est que les routines, quand on les casse, laissent une place. L’incongruité de la situation encourage la réflexion. Sans parler de la crise elle-même qui nous laisse orphelins d’une vérité. Cette absence d’une vérité ou au moins d’une parole crédible, en tout cas pour moi, a aiguisé le besoin de comprendre dans quel monde nous vivons et le rôle que nous y jouons.

- C’est tout-à-fait cela.

- Et en famille, comment ça se passe ?

- Je sens que j’agace. Alors que je commence à me poser des questions sur notre société droguée à la mobilité, sur les circuits d’approvisionnement des nécessités de base, sur l’omniprésence des réseaux électroniques, le beau-père vient de changer un SUV qui a à peine trois ans et trente mille kilomètres pour un plus gros. Pas loin de deux tonnes de métal, de plastique et d’électronique pour transporter à l’hypermarché ses soixante-treize kilos de lard une fois par semaine ! Je ne sais pas s’il est sérieux, mais il dit qu’il soutient l’économie!

- Et ta femme, tes enfants ?

- Ma compagne est partagée à cause de sa représentation de la réussite. Elle a été la première de la classe dont ses parents rêvaient et qu’ils ont poussée le plus loin possible. Dès que j’évoque la perspective d’aller vivre ailleurs, de vivre différemment, pour elle c’est comme un retour en arrière, genre petite maison dans la prairie: papa à la chasse, maman au fourneau et à la lessive.

- Tu as donc toi aussi envisagé une autre vie ?

- Le confinement a été pour moi l’occasion d’une « cristallisation ». Il y avait des choses que l’agitation ordinaire maintenait en suspension dans mon esprit. La réclusion leur a donné l’espace où se rencontrer. Maintenant, que puis-je en faire? Et toi ?

- Cela manque de consistance pour le moment, mais j’en suis hanté. Je fais un rejet du système qui nous a amené tout ce mess et qui se sert de nous - qui fait de nous ses complices - pour prospérer effrontément. As-tu lu Les furtifs, le roman d’Alain Damasio ? C’est une de découvertes que je dois au confinement.

- Non, j’ai plutôt lu des bouquins d’économie « hétérodoxe ». De quoi parle-t-il?

- C’est difficile à résumer. Il met en scène les forces qui, dans vingt ans seulement, auront achevé de s’emparer de notre monde et de le détourner, et, malgré l’omniprésence du contrôle et l’immense troupeau consentant qu’est devenu le peuple, les aspirations qu’entretiendront et feront triompher des « marginaux ».

- Pourquoi l’évoques-tu ?

- Parce que, toi et moi, à nous entendre parler aujourd’hui, nous sommes potentiellement ces marginaux.

- C’est possible… Que faire alors ?

- Ce que je ressens, c’est que nous avons besoin de creuser en nous. Mais dans un milieu qui soit favorable. Nous avons besoin de trouver ceux qui nous ressemblent…

- C’est déjà délicat de distendre les liens avec notre cercle habituel d’amis quand il ne nous convient plus, mais avec la famille c’est un problème de taille. Par exemple, ma compagne a mis sur la table le choix des prochaines vacances. Elle veut que l’on aille de nouveau à l’autre bout du monde alors que cela ne me dit plus rien, que je trouve que c’est une futilité des plus nuisibles, qui contribue au surplus à déresponsabiliser nos enfants ! Je n’ai pas envie de divorcer mais nos conceptions de la vie deviennent inconciliables. Je ne sais pas quoi faire !

- Jusqu’à présent, vous étiez parfaitement en phase, il me semble. Cela doit être perturbant pour elle de te voir quitter l’autoroute sans prévenir pour des chemins de traverse ! Tu as intérêt à donner du temps au temps… Comment vois-tu l’avenir, je veux dire: celui de notre société ?

- Je ne le vois pas. Je ne sais pas si on sera débarrassé un jour de cette saleté de covid. Peut-être oui, peut-être non. Peut-être garderons-nous à jamais une épée de Damoclès au dessus de la tête… En plus, l’absence d’une parole fiable sur cette crise en rajoute sur l’incertitude de ce que nous vivons vraiment. Ne serait-ce que sur les masques, la science elle-même est semblable à une hydre dont chaque tête tient un discours différent des autres !

- C’est au point que nous n’aurions qu’une manière d’y voir plus clair : faire un autodafé de nos masques et, le lendemain, selon que nous serions malades ou en parfaite santé, nous saurions.

- Cela pourrait me tenter. Porter cette muselière me donne envie d’aboyer ! Dis-moi, cette autre vie, qu’est-ce qui te retient d’aller vers elle ?

- L’inverse de toi !

- Comment cela ?

- Toi, c’est ta famille qui - pour le moment - ne tire pas dans le sens espéré. Moi, c’est ma solitude qui me retient: partir à l’aventure tout seul n’est pas enthousiasmant.

 

(1) René Char.

Commentaires

J'ai remarqué le retour du thème "s'entourer des gens dont nous avons besoin". Dans un registre différent, je peux confirmer l'importance des fréquentations quand je vois les difficultés de certains jeunes à se guérir d'addictions contractées dans un milieu où ils gardent des "amis". Il n'y a pas de projet de nouvelle vie sans une actualisation des ressources relationnelles.

Écrit par : Antoine | 24/07/2020

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