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13/05/2022

Faire sécession (IV)

Le besoin créateur

 

Selon Manfred Max-Neef, le besoin n’est pas un phénomène purement négatif de privation mais doit surtout être envisagé comme le ressort d’une dynamique possible, d’une énergie pour se mettre en route, donc comme une potentialité. Le besoin est, dans son essence, créateur. On l’a vu dans le cas des réactions aux confinements et on le reverra dans l’exemple de la « cité aux mains vertes » que j’évoquerai dans un moment. En outre, la dynamique coopérative traverse le modèle de Max-Neef. C’est, au delà de la signification psychologique, le sens de la phrase du Dr Louis Fouché que j’ai citée dans une précédente chronique: « "Tu ne peux pas être marginal tout en restant dans le monde tel qu'il est si tu es seul ». 

 

Imaginer, inventer, matérialiser les réponses à un besoin est donc un levier pour faire ou refaire société. Mais c’est aussi nous remettre en lien avec notre environnement naturel, de sorte qu’il nous procure de manière durable ce qui nous est nécessaire.

 

 

Les dix besoins humains fondamentaux selon Manfred Max-Neef

Constellations Max-Neef (glissé(e)s).jpeg

Ce dessin est particulièrement intéressant car il permet de méditer les liens entre les besoins. Quels rapports entretiennent-ils entre eux ? Sont-ils - et dans quelles circonstances ? - en relation de soutien réciproque ou de concurrence ? 

 

De la réponse destructrice à la réponse synergique

 

Selon Manfred Max-Neef, nous avons cinq types de réponse possible à nos besoins: destructrice, inadaptée, inhibitrice, univoque, synergique.

- destructrice quand elle détruit les moyens de répondre à un autre besoin. Par exemple, afin de loger une population, on bétonne un sol fertile occupé jusque là par des potagers;

- inadaptée quand elle apaise le symptôme d’une carence sans la prendre à la racine. Par exemple, l’usage de l’alcool ou de la drogue pour masquer son mal-être;

- inhibitrice, quand la satisfaction d’un besoin empêche la satisfaction d’un autre: le besoin de se divertir qui déborde excessivement sur le temps consacré à produire la nourriture, ou le besoin de protection qui obère la liberté;

- univoque quand elle satisfait un seul besoin: j’ai faim et j’achète de quoi manger;

- enfin, la réponse synergique permet de satisfaire à la fois plusieurs besoins. 

J’aimerais m’attarder un peu plus sur cette dernière, car j’en ai un exemple magnifique à vous présenter.

 

La cité aux mains vertes

 

Dans une cité de Valence, dans la Drôme, une soixantaine de nationalités échouées là se regardent en chiens de faïence. Le pied des immeubles est accaparé par les dealers, les prétendus espaces verts sont un terrain à rodéos pour les vélomoteurs. Chacun vit rencogné chez soi, méfiant de son voisinage, sans intérêt pour les espaces communs. Ce qui se traduit, entre autres comportements, par les réfrigérateurs hors d'usage que, du balcon de son appartement, on jette tout bonnement dans la cour. 

 

La réponse synergique va naître d’une demande à la mairie: celle d’autoriser les résidents à transformer en potagers ces « espaces verts » qui n’en sont pas. Cela permettrait à cette population plutôt pauvre ou très pauvre de mieux se nourrir. La mairie donne son accord. Un cercle vertueux inattendu s’amorce alors. Cette simple autorisation va transformer le quartier, la vie des gens qui y habitent et les gens eux-mêmes. D’abord, cette population est encore très proche de la terre et sait comment jardiner. Pour elle qui s’ennuie, c’est une aubaine devant laquelle elle ne rechigne pas longtemps. Un exemple en entraîne d’autres. 

 

Mais, à partir du moment où l’on jardine, il n’est pas question que des deux-roues pétaradants viennent abîmer les cultures. La conscience d’être responsable d’un « commun » se forme donc et entraîne les habitants à augmenter collectivement leur responsabilité de ces espaces. Dealers et vélomoteurs vont rapidement migrer sans que la police municipale doive camper sur place. Les résidents, sortis des appartements où ils se confinaient, se rencontrent au grand air, se découvrent et, en se rendant de mutuels petits services, tissent des liens. Quand on jardine, on peut toujours avoir besoin de quelque chose, un outil, un conseil, un coup de main. Tel jour, on sera absent: si quelqu’un voulait bien arroser mes plants... Bientôt, ils auront l’autorisation supplémentaire de construire chacun un cabanon sur leurs parcelles. Cela initiera une sorte de concours spontané à qui construira le plus joli. Le cabanon deviendra un lieu où l’on se rend visite. Tout cela, que j’ai vu de mes yeux il y a quelques années, est conté dans le livre de Béatrice Barras qui y fut un acteur de premier plan*.

 

Si l’on emprunte la grille de lecture de Manfred Max-Neef, on voit que d’autres besoins que le seul besoin alimentaire ont été concernés positivement par la création de ce jardin partagé. On voit également qu’une grande partie des réponses aux besoins des résidents ont migré du mode « avoir » vers les modes « faire », « interagir » et « être ». 

 

 

* Béatrice Barras, La Cité aux mains vertes, Editions REPAS.

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