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29.02.2008

Economie du ressentiment*

Hier, anniversaire de la mort de mon père.

1917. Mon grand-père, ouvrier agricole vendéen, meurt comme des millions d'autres dans la Grande Boucherie de 14-18. Il avait vingt-sept ans. Sa veuve en a vingt-trois; celui qui deviendra mon père en a cinq, sa soeur deux et le petit dernier vient à peine de naître. Mon grand-père n'aurait pas dû remonter au front. On a soupçonné le secrétaire de mairie de n'avoir pas fait son travail, cela n'a jamais été bien clair. Peut-être, plus simplement, les dieux de la guerre avaient-ils particulièrement soif ce mois-là...

Quelques années plus tard, certificat d'études obtenu haut la main, mon père, flanqué d'un cousin de son âge, va proposer ses bras dans les fermes des environs. Ma grand-mère est restée sourde à l'instituteur et au curé qui lui disaient que son fils aîné avait des capacités intellectuelles et qu'il fallait l'envoyer faire des études. On peut comprendre le drame qu'aurait représenté pour elle cette séparation. Les deux gars, cependant, trouvent bientôt une ferme où, en plus de quelques gages, ils seront logés sous la soupente et mangeront "à la table du maître".

Les travaux sont rudes. On traite les gars comme des adultes. Mais, quand on est pauvre, on sort vite de l'enfance et on ne rechigne pas à la tâche. Seulement voilà: la nuit, sur sa paillasse, mon gamin de père trouve qu'il se passe quelque chose de pas normal. Il crève de faim! Un soir, alors que les jours ont raccourci, à la faveur de l'obscurité il redescend l'échelle extérieure, sans faire de bruit. Par une fente des volets, il voit sa suspicion confirmée: une fois les ouvriers couchés, le maître, sa femme et ses enfants se remettent à table et prennent leur vrai repas. Le sang de mon père ne fait qu'un tour. Il remonte chercher ses frusques et s'en va sur le champ.

Je n'ai pas eu connaissance de cette histoire de son vivant. C'est ma tante qui me l'a rapportée. Mon père ne parlait guère de cette époque. C'était seulement pour se rappeler les pleurs que sa mère versait toutes les nuits, ou pour évoquer le souvenir plus riant de sa marraine Florence "qui chantait si bien". Lui-même, dans sa jeunesse, avait beaucoup aimé chanter. Un jour, j'ai été surpris d'identifier un air qu'il fredonnait souvent: le final de La Tosca. Je ne sais où il l'avait appris.

En tout cas, ne cherchez plus à comprendre pourquoi on ne m'enfume pas avec des raisonnements comme les "lois de l'économie". C'est bon pour les esclaves de célébrer la religion du maître.

* Allusion à Peter Sloterdijk.

Commentaires

Je savais bien que si tu mets la tête dans les étoiles, tes pieds reposent bien entièrement sur le sol ferme... C'est que l'on appelle par chez nous le "bon sens paysan" : vision haute et pragmatisme...
J'ai un souvenir de cet ami de mon père, paysan très peu lettré, dont le sens philosophique était l'objet de mon admiration. Un jour que nous dînions avec lui, il prononça : "Tous ces savant et ces industriels, ils sont capable d'envoyer un spoutnik dans le ciel, mais ils ne sont pas foutus de faire une carafe qui ne fasse pas la goûte !" allusion à cette dernière goûte qui coule lentement le long du col du récipient dès lors qu'on le repose après avoir servi.

Ecrit par : Jean-Marc SAURET | 29.02.2008