« Naïveté occidentale ? | Page d'accueil | Le bonheur de haïr (2) »

20.03.2008

Eloge de la viscosité

Les thuriféraires d’une économie réduite à la seule logique de marché me font penser aux astronomes de jadis en train d’énoncer les règles de la mécanique céleste. Leur représentation fondatrice est celle de sphères qui évoluent dans le vide. Dans l’idéologie néolibérale, les corps célestes sont les agents économiques. La simplicité de leur mouvement est fixée par le paradigme de la « maximisation du profit ». Quant à la perfection du marché, elle est atteinte lorsqu'est assurée l’absence de tout frottement - de tout frein à la libre concurrence - qui correspond au vide intersidéral des physiciens.

La représentation du marché parfait s’appuie ainsi sur celle d’agents économiques vidés de toute complexité, et sur celle d’une fongibilité totale de tout ce qui existe. L’offre de quoi que ce soit – café, voitures, eau, organes vitaux, travail, sexe ou argent - peut se confronter instantanément à la demande correspondante, et vice-versa. La promesse qui nous est faite, c’est que, lorsque ce point-là sera atteint, la création de richesse sera générale et ubicuitaire, et tout le monde en aura sa part. Le chemin qui nous conduit à cette harmonieuse musique des sphères passe par la suppression des couacs et de leurs causes: ralentissements intempestifs ou honteuses déperditions d'énergie. Car, dans ce monde où nous vivons, assez éloigné il faut le dire du ciel des idées, le vide n'existe pas et les humains ne sont pas lisses. Pour que la théorie fonctionne il faut donc créer ce vide et enlever toute aspérité aux comportements des «agents».

Une des meilleures représentations à mon sens de l’utopie néolibérale se trouve dans Le successeur de pierre, le roman de Jean-Michel Truong. On y voit le héros, confiné dans une sorte de bulle, qui propose ses services intellectuels à distance sur une place de marché virtuelle où il est en compétition avec la masse des autres offreurs. J’y vois une métaphore de la « dissociété » que décrit l’économiste Jacques Généreux, où l’individu se retrouve isolé, en concurrence avec ses pairs, ne faisant plus société, et donc impuissant face à la machine économique que les grandes compagnies ont réussi à imposer. Mais, sans aller chercher des exemples toujours contestables dans l’imaginaire des écrivains, il suffisait de regarder l’autre soir sur France 2 le documentaire Travailler à en mourir, pour avoir un échantillon de la vie idyllique que nous promet la réalisation du marché parfait.

Je disais que la perfection du marché suppose des sphères bien lisses évoluant dans un vide intersidéral. Les gens dont le film nous conte la triste histoire font l’expérience de cette nouvelle mécanique céleste : la neutralisation des dispositifs protecteurs comme vide et l’état permanent de survie comme abrasif. Or, force est de l’admettre, malgré la beauté de l’épure, l’humain, cet imbécile, résiste. Jusqu’à tomber en dépression voire à en mourir. On me fera sans doute remarquer que c’est le prix de la performance et de la compétitivité et on me ressortira les prétendues lois de Darwin. Dites, toute rationalité mise à part, c’est vraiment le monde que vous souhaitez à vos enfants ? La guerre - fût-elle économique - est-elle une fatalité ? Cherchez à qui le crime profite !