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24.04.2008
De la pluralité des mondes possibles
Pourquoi n'y aurait-il qu'une manière de vivre ? Manfred Max-Neef a montré que c'est la façon de répondre aux besoins fondamentaux qui dessine les civilisations. Jusqu'au XXème siècle, ces réponses étaient considérablement diverses. Puis la solution occidentale, essentiellement fondée sur les relations marchandes, est devenue une référence avant de se poser, finalement, comme norme. Au point qu'elle est en passe, aujourd'hui, de tout uniformiser. "Parce qu'elle est la meilleure!" allez-vous me dire. L'est-elle vraiment ? Et est-elle viable à long terme ? A cette dernière question, à moins d'être aveugles ou de mauvaise foi, nous avons déjà la réponse. Elle n'était viable qu'à condition de rester le privilège d'une fraction de l'humanité - et, d'ailleurs, si elle se perpétue, ce sera à ce prix-là: celui d'une inégalité voulue et protégée.
Mais revenons à la première question: est-elle la meilleure ? On peut en douter. Il faudrait examiner de près quels humains elle engendre. Si, déjà, pour durer, elle exige que l'on soit capable d'accepter une inégalité radicale et définitive entre les peuples et les personnes, permettez-moi d'en douter. Si son fonctionnement suppose en outre pour carburants des aspirations égoïstes, des comportements prédateurs, dispendieux et irresponsables, je ne vous demande plus la permission de douter, parce que je ne doute plus: il y a sûrement de meilleurs repères en termes d'anthropogenèse!
Cependant, le plus grave, selon moi, n'est pas là. Le plus grave n'est même pas que notre mode de vie périlleux soit jugé souhaitable par la grande majorité des humains. Avoir souffert de cruelles et longues pénuries - avec, en outre, la vision de voisins qui s'empifrent et gaspillent - ne peut que tourner un légitime appétit en avidité insatiable. Je me souviens d'un vieil homme qui, dans sa jeunesse, avait passé plus d'une semaine sans viande: des années plus tard, les Trente glorieuses aidant et nonobstant les objurgations de son médecin, il aurait considéré scandaleux de ne pas avoir de la viande deux fois par jour dans son assiette.
Le plus grave, fondamentalement, c'est la disparition progressive de la diversité des modes de vie. De même que la biodiversité végétale et animale, dans un univers complexe, constitue un facteur d'équilibre dynamique, la coexistence de différentes façons de s'adapter et d'être au monde est une richesse, une source d'inspiration dont nous avons besoin. Peter Schwack expliquait que le simple fait, pour la Shell, d'avoir pu se représenter une crise du pétrole - même si ç'avait été avec scepticisme - dès la fin des années 60, avait ménagé à la compagnie une réactivité supérieure à celle de ses concurrentes. Dans le même esprit, la diversité des modes de vie est un vivier: celui des scénarios de demain tant pour les individus et les familles qui sont à la recherche d'un bonheur différent que pour les sociétés qui se découvriront un jour en quête de sens et de pérennité.
Manfred Max-Neef proposait de réfléchir sur les quatre modalités qui structurent, selon lui, la façon de répondre à nos besoins: l'avoir, le faire, l'être, l'interagir. Quatre variables en interaction, quatre axes sur lesquels, en déplaçant les curseurs, nous pouvons esquisser une nouvelle pluralité des mondes possibles. Encore faut-il que nous cessions de nous représenter l'aventure humaine comme une droite uniquement ordonnée à la croissance des biens matériels. De plus en plus, me semble-t-il, l'Histoire est une exploratrice et le but du chemin est de construire notre humanité.
07:00 Publié dans Aveuglement | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : économie, société, anthropologie, développement personnel
Commentaires
Merci Thierry. J'acquiesce... Il y a là plusieurs éléments de réflexion que je n'avais pas (comme les 4 variables de Manfred Max-Neef).
J'avais construit une trialectique de la réalité (qui avait fait l'objet d'un article dans Société) qui donnait en plus des deux pôles constituant la dialectique habituelle de l'approche scientifique (l'expérimentation se frottant à la socialisation), avec ce va et vient de l'expérience à la théorie, celui de l'imaginaire qui vient attraper ces points de réalité et les colorer de sens. L'échange comme nous le faisons avec un prof de philo m'amenais à y ajouter un quatrième : l'outil. La manière dont j'organise le monde, le re-fabrique, l'adapte, me donne aussi à le penser, à le structurer. Je n'ai rien inventé là. Ce n'est que la reprise de la philosophie des tailleurs de pierres, des compagnons constructeurs de cathédrales et je retrouve de ça dans ton propos.
Ecrit par : Jean-Marc SAURET | 24.04.2008
Intéressant de voir l'Histoire comme une exploratrice. Retournement de perspective qui propose de regarder le temps comme une boucle et non comme une ligne ?
Ecrit par : swimmer21 | 27.04.2008
Et si ce n'était ni l'un ni l'autre ? Ni une boucle, ni une ligne, mais un foisonnement ?
Ecrit par : Thierry | 27.04.2008

