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01.06.2008
Docteur House
Il est bon d’avoir des jeunes à la maison : cela peut vous éviter de tomber dans les jugements à l’emporte-pièce comme, par exemple, s’agissant des « séries américaines ». Outre des histoires parfois bien tournées et quelques acteurs qui tirent leur épingle du jeu, leur succès peut aussi nous renseigner sur la sensibilité contemporaine. Un récent épisode de Dr House* illustre ainsi, avec brio selon moi, plusieurs tensions typiques de notre époque. House – avatar médical de Sherlock Holmes et même, très probablement, du véritable médecin qui a inspiré à l’origine le personnage de Conan Doyle – est un individu politiquement incorrect. C’est un transgresseur dans l’âme : il refuse de porter sa blouse blanche de médecin, il se drogue pour soulager ses douleurs physiques, il tient parfois aux femmes des propos déplacés et, tonitruant dans les couloirs, il envoie au diable tout ce qui ressemble à une autorité. En outre, une attaque mal guérie lui donne une démarche de fou. Mais il est génial.
House a pour passion le diagnostic des cas improbables. Il se penche sur les symptômes que les procédures habituelles ne permettent pas d’élucider. Au début de l’histoire, on assiste à l’exercice du «diagnostic différentiel»: on recense les paramètres du patient et on compare la liste obtenue à celles des maux parfaitement documentés. Parfois les constellations ne se superposent pas et c’est à House d’intervenir. Ce qui se passe alors ne relève plus seulement de la pensée linéaire. Deux autres registres apparaissent : la vision systémique et la sérendipité. Après avoir appris tout ce que le corps du patient peut lui livrer, House va s’intéresser à la psychologie de ce dernier, à son histoire, à sa façon de vivre, à son environnement. Bienvenue dans l’épais brouillard des causes multiples et combinées ! C’est alors que la sérendipité - l’art de faire des découvertes inattendues – peut venir au secours du détective: en l’occurrence, la mort concomitante d’un chat va cristalliser le diagnostic**.
Une autre histoire, simultanément, se déroule au niveau de l’hôpital. Un riche self-made man entre au capital de l’établissement et devient président du conseil d’administration. C’est un noir, grand et rond, qui n’a pas suivi la carrière à laquelle son père le destinait. Ils sont resté brouillés pendant des années et quand le fils prodigue est revenu, fortune faite, pour se réconcilier, il n’a trouvé qu’un homme détruit par Alzheimer, qui ne le reconnaissait pas et ne comprenait pas ce qu’il essayait de lui dire. D’où sa décision d’investir dans un hôpital. Le nouveau président est émouvant quand il explique ainsi aux équipes médicales sa présence dans leur établissement. C’est pourtant cet homme-là qui va devenir l’un des principaux ennemis de House. Pourquoi ? Parce que le service de ce dernier mobilise comparativement plus de ressources que celui de cancérologie. Or, même avec un taux de réussite proche de 100%, il guérit en chiffres absolus beaucoup moins de patients…
Le récit met aussi en scène une instance digne des Parques : le comité des greffes. Il y a évidemment davantage de demandeurs que d’organes disponibles. Il s’agit donc de choisir à qui donner la chance d’une nouvelle vie. Le comité statue de manière très factuelle sur la capacité de survie des candidats. Ceci inclut les habitudes, bonnes ou mauvaises, du patient. Dilemme pour House au cours du dernier épisode: finalement il va taire une information nuisible à une patiente – une jeune femme qui s’était droguée - en sachant que le comité ne prendrait pas en compte sa conviction personnelle qu’elle en a fini avec cette dépendance.
Docteur House témoigne selon moi, en premier lieu, de notre désarroi devant les dilemmes qui se multiplient au cœur de notre société. En effet, tout en étant complices du héros, nous voyons bien que le financier qui a pris le pouvoir n’est pas une brute épaisse assoiffée d’argent : nous pouvons sans peine - et même par humanité - entrer dans sa logique. Egalement, les membres du comité des greffes, pour avoir besoin de conserver une distance du sensible, ne sont pas de petits monstres froids. Ce sont des êtres humains à qui échoient des décisions quasiment sacrées.
Le personnage de House, cependant, est au cœur du succès de la série. L’énergumène pousse sa singularité jusqu’aux limites socialement acceptables. Il exprime, toujours selon moi, un ras-le-bol qui couve sous la société de consommation. Il est le porte-parole d’une humanité en proie aux injonctions paradoxales. Une humanité à qui on a prêché, jusqu’à la «fatigue d’être soi»***, le devoir d’autonomie et de performance, tout en lui imposant une rationalité impitoyable et en l’enserrant de normes, de procédures et de règlementations. Une humanité qui craint aussi de voir son identité réduite à l’explicite d’une base de données et qui redoute d’être jugée sur sa conformité à un «système» qu’elle conteste de plus en plus ouvertement.
* Changement de direction.
** Le hasard – disait Pasteur – ne favorise que les esprits préparés.
*** Cf Alain Ehrenberg.
17:14 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : séries télévisées, économie, management, société
Commentaires
Vu votre papier sur le cristal et la fumée. Ce que vous dites est tout à fait juste. C'est intéressant parce que c'est un sujet limite disons du progressisme en politique. Cela me semble à corréler avec la question de la confiance : beaucoup de progrès sont bloqués chez nous parce que l'on part du principe que l'autre cherche à nous avoir. Du coup, on empile les contraintes, les règlements, on sature l'espace et l'esprit de signes incantatoires et naturellement détournés de toutes les façons possibles. Voyez Baudry aussi sur la France dans "Français et Américains...".
Ecrit par : Olivier B. | 01.06.2008
Merci Thierry, je comprends mieux pourquoi je trouve cette série jubilatoire, et les raisons de son succès.
le hasard ne favorise que les esprits préparés ... à quoi ?
Moi je dirais préparés à tout, préparés à être ouverts ....
Ecrit par : Anette Rocher | 02.06.2008
Dr.House. Trés fine anamyse. Les scénaristes ont bien senti quelques aspects essentiels des tensions présentes.
Ecrit par : Alain de Vulpian | 10.06.2008
Dr.House. Trés fine anamyse. Les scénaristes ont bien senti quelques aspects essentiels des tensions présentes.
Ecrit par : Alain de Vulpian | 10.06.2008
Venant de toi, Alain, c'est un vrai compliment!
Ecrit par : Thierry | 10.06.2008

