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16.06.2008
Europe(s)
Après la France et le Danemark, l’Irlande a dit non. Non à quoi ? A «l’Europe» ? Mais quand donc se décidera-t-on enfin à admettre que c’est d’une Europe – et pas de «l’Europe» - que les peuples qui ont la possibilité de s’exprimer ne veulent pas ? Quand, surtout, renoncera-t-on à considérer que cette version de l’Europe dont on nous remet le couvert avec entêtement depuis des années est la seule possible ?
Des dizaines, des centaines, des milliers d’Europe sont possibles! Seulement, pour les découvrir, encore faudrait-il se décider à ranger la copie que les peuples, dès qu’ils sont consultés, rejettent. Encore faudrait-il qu’au lieu de court-circuiter les gens comme on l’a fait en France après les avoir consultés - et comme on s’apprête à le faire après le vote irlandais - on se mette à les écouter, réellement, avec un esprit d’ouverture, de découverte et d’expérimentation.
Les gens ne sont pas contre l’Europe. Au contraire. Mais ils ont acquis la conviction que l’Europe, leur Europe, celle du quotidien, celle où l’on vit, est trahie. Dans un monde en voie d’uniformisation autour d’un modèle économique et social aussi unique que contesté, cette Europe des peuples représentait naguère encore le lieu possible d’une réinvention du « vivre ensemble ». Du fait de la profondeur et de la diversité de son expérience historique, cette Europe-là avait la capacité de produire une alternative à la solution du tout pareil, du «tout marché», de l’hyperconcurrence et du darwinisme social.
Ce que les peuples ressentent aujourd’hui, c’est que leurs élites, avec une surdité qui n’a d’égale que leur cynisme, sont dans le copié-collé entêté d’une version dont ils ne veulent pas. Ils ressentent une dissolution progressive du local et du spécifique dans le global, de la diversité dans l’homogénéisation, et, par-dessus tout, une expulsion de l’intime livré à une immense place de marché. Ils constatent un abandon de la dimension sensible de la vie au profit d’une mécanique qui est au bord de leur échapper, comme bien d’autres déjà leur ont échappé. Alors, avant qu’ils se retrouvent complètement désarmés, avant qu'aille trop vite le train qui les emporte où ils ne veulent pas aller, ils tirent le signal d’alarme. Ils disent « non ».
De tout temps, la stratégie des ambitieux a consisté à construire et à faire accepter le terrain de jeu et les règles avec lesquelles ils veulent jouer. Louis XIV, avec la cour de Versailles, en a donné un exemple éclairant. L’Europe qu’on nous propose est du même ordre. Alors, changer d’Europe revient, pour les princes d’aujourd’hui, à renoncer à produire la cour dans laquelle ils se voient déjà jouer. Plus encore : à changer la représentation qu’ils se font de leur propre réussite. La démocratie n'est pas un état stable et facile. Elle court en permanence le risque d'être récupérée par les princes de tout poil.
Revenons à Platon et à Socrate: le capitaine d'un navire ne choisit la route qu’en fonction de la destination que lui assignent les armateurs. En ce qui concerne l'Europe, ce sont les peuples qui sont les armateurs véritables. Très trivialement, ce sont eux qui paient, ce sont eux qui risquent. La destination qu’ils demandent aujourd'hui, c’est un nouveau projet de société. Mais depuis combien de temps les capitaines ambitieux se sont-ils souciés d’une destination qui ne serait pas celle qu’ils ont déjà choisie ?
14:50 Publié dans Coups de gueule | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Europe, referendum, société, économie, politique
Commentaires
Je pense qu'il est temps maintenant de réaliser ce que l'on appelle un "découronnement symbolique". Pour ce faire, je propose de débaptiser l'Europe et de lui trouver un autre nom. Suggestions bienvenues.
En effet, Europe s'est fait enlever par Zeus, transformé en taureau blanc (les US ou un modèle économique?). Pas très bandant comme mythe, non ?
Ecrit par : swimmer21 | 16.06.2008
Ho, oui, Thierry, il serait temps que l'on conduise ce projet comme on conduit un projet (tautologie) c'est à dire "avec les acteurs concernés". L'image des armateurs donnant la destination me plait et il me souvient une intervention du jeune Besancenot dans ce sens, invitant à faire l'Europe que demandent les gens. Il serait temps de repasser par la case départ (toucher les 20 mille euros au passage) et reconstruire ce que les gens attendent de ce "machin".
L'idée de "Swimmer" de changer de nom me plait bien. Changer de nom c'est changer la chose.
Pourquoi pas, à l'instar des USA, les états fédérés de l'Europe?... l'EFE, c'est déjà fortement inducteur, je sais... c'est juste pour continuer le débat.
Ecrit par : Jean-Marc SAURET | 17.06.2008
Etonnant, pour moi mais sans doute moins pour toi... ta démonstration sur la démocratie, sur le rejet des projets décidés par les "princes" vient étayer, démontrer, les idées que je souhaite faire passer pour la communication interne dans l'entreprise ! Merci, grand merci de m'aider ainsi.
L'idée de changer le nom pour changer le projet est intéressante. N'y a-t-il pas d'autre nom qu'Europe à mettre dans Etats fédérés de - ou confédération de - ?
Ecrit par : Anette Rocher | 18.06.2008

