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20.06.2008
Mort aux exceptions
Début 2008, à Paris - rapportait Le Monde la semaine dernière - un patient s’est réveillé alors qu’on s’apprêtait à lui prélever le cœur. Une heure et demie d’arrêt cardiaque malgré des soins opiniâtres. Aujourd’hui - l’opération n’ayant évidemment pas eu lieu - il marche et il parle. « C’est exceptionnel ! » dit un médecin. L’agence de biomédecine ouvre le parapluie : « … le patient n’était pas décédé et aucun constat de décès n’a donc été fait… » Nous voilà rassurés, tout va très bien Madame la Marquise !
Mise en accusation mezzo voce, une loi que la France a adoptée en 2007 et qui, dans d’autres pays européens, a permis d’accroître le nombre de bénéficiaires de greffes. Celle-ci autorise le prélèvement « à cœur arrêté », avec un protocole que notre Académie nationale de médecine a jugé conforme « à toutes les dispositions éthiques et déontologiques ». Peut-être un cas de panurgisme règlementaire comme il y en a tant. Jusque là, chez nous, il était nécessaire de constater préalablement l’état de coma dépassé et de mort cérébrale : encore une de ces « exceptions françaises » qui nous valait sans doute d’être brocardés par nos voisins de palier. Supporter la différence, la sienne ou celle des autres, semble de plus en plus difficile.
Le problème, cependant, est loin d’être simple. En 2007, rien qu’en France, 231 décès auraient été évités si on avait disposé d’organes à greffer… Quand on fait partie de ceux qui attendent – l’intéressé lui-même, sa famille ou son médecin - le temps doit paraître long. On peut être tenté – parfois - de penser que, tout de même, il y en a quelques-uns qui mériteraient de vivre un peu moins afin que d’autres puissent vivre un peu plus… Dans l’article précité, une précision nous est bizarrement donnée : il paraît que la victime de l’arrêt cardiaque ne suivait pas son traitement. Alors, n’est-ce pas, quel gâchis qu’un pareil inconscient continue à jouir d’un organe dont il prend si peu de soin ! Pour, en plus, tromper nos repères sur la vie et la mort ! - Je plaisante bien sûr.
Cela dit, faute d’une bonne guerre ou d’une recrudescence des accidents de la route, que faire ? J’imagine une procédure du genre : « Votre cœur ne bat plus depuis quarante-cinq minutes malgré l’énergie que nous avons employée à le masser. Votre crédit auprès de la Sécurité Sociale est épuisé et vous n’êtes pas un gros contribuable. Votre rôle au sein de la société n’a rien de singulier : pas de mandat électif, de responsabilités syndicales ou économiques. En outre, au vu de votre état civil, vous avez déjà assez vécu et vous ne manquerez à personne. En revanche, votre voisin de chambre, qui peut callancher d’un moment à l’autre, a dix ans de moins que vous, une femme et des enfants qui l’aiment et une entreprise qui compte beaucoup sur lui pour développer le marché des billblocks. En vertu de l’article… »
Michael Bay, le réalisateur de The Island, propose une autre solution : un élevage de clones. Si vous avez les moyens d’entretenir votre double, celui-ci, le moment venu, constituera votre stock d’organes de rechange, parfaitement compatibles avec votre système immunitaire et votre anatomie. En contrepartie, ledit double est élevé dans des conditions relativement plus agréables que celles réservées aux animaux de boucherie. Et, bien sûr, dans l’ignorance de son véritable destin. Cela vous fait froid dans le dos ? Tant mieux. Regardons les choses en face : il n’est rien que l’argent ne puisse produire.
Heureusement, avant qu’on puisse satisfaire ainsi le marché de la survie, il y a des pays peu regardants en matière d’éthique. D’expéditives exécutions fournissent d’ores et déjà d’organes jeunes et sains ceux qui ont les moyens de rémunérer la chaîne des complicités et des silences. Que leur reprocher si c’est aux dépends de quelques ennemis publics avérés ?
En attendant, je ne vois qu’un conseil à vous donner : quoi qu’il vous arrive, débrouillez-vous pour être dans le ventre de la courbe de Gauss : soyez bien mort ou bien vivant mais, de grâce, ne jouez pas avec les frontières. Notre société est régie par la pensée cloisonnante. « De par le roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu ! »
07:00 Publié dans Indisciplinés | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : société, médecine, greffes d'organe, mort
Commentaires
Les clones sont aussi une solution dans la saga Dune. Je pense que le problème principal est celui de l'acceptation de la mort dans notre société occidentale. La mort fait partie de la vie. A force de trop vouloir vivre, on meurt. Pour faire vivre des gens, il faut des morts. Un exemple du paradoxe qu'entretient le système dès lors que vie et mort s'opposent. Il y a sans doute à réinventer ici.
Ecrit par : swimmer21 | 20.06.2008

