25.08.2009
Le progrès, ce serait quoi ?
D’instinct, je répondrais : la diminution de la souffrance subie mais aussi infligée.
La civilisation industrielle a fleuri et continue de fleurir parce qu’elle a apporté dans ce sens une contribution indéniable. La machine a remplacé nos muscles et même une partie de nos cerveaux. Elle a libéré du temps humain tout en multipliant les objets qui nous rendent la vie plus facile, plus agréable. C’est ce qu’on appelle l’augmentation du niveau de vie. Parallèlement, les échanges matériels n’ont jamais couvert d’aussi vastes espaces. Nous mangeons de l’ail d’Argentine, utilisons des téléphones asiatiques, buvons des vins d’Australie. Dans le domaine médical, notre pouvoir de soigner et éventuellement de guérir s’est considérablement accru. En ce qui concerne les télécommunications, l’interconnexion entre les êtres humains est maintenant de l’ordre de l’instantanéité et de l’ubicuité, quelle que soit la distance. A preuve ce modeste blog qui est lu aussi bien à Saint-Barth d’Agenais qu’à Pékin ou en Pennsylvanie – n’est-ce pas Jean-Marie, Xuemei et Janice ?
Le problème, c’est que cette civilisation industrielle qui, pour nous, a fini par se confondre avec le progrès, est devenue semblable au légendaire Catoblépas : elle se dévore elle-même. Pour que tous les habitants de la Terre puissent jouir du niveau de vie moyen des Américains du nord, il faudrait - en termes de ressources et de capacité d’absorption des déchets - environ six planètes. Sauf à nier cette réalité à l’instar d’un ivrogne qui s’entête à vanter les vertus de l’alcool, on voit bien que ce n’est pas viable. La pollution que dégagent nos activités et les mauvais comportements encouragés par la « société de consommation » ont amorcé un recul de la qualité de la vie. La mondialisation des échanges matériels ne durera que ce que durera le pétrole bon marché, c’est-à-dire plus très longtemps. Les NTIC nous promettent une « nouvelle économie » : pour autant, les « métaux rares » que nécessitent nos téléphones portables, nos ordinateurs et nos écrans sont de plus en plus rares – et convoités. Enfin, pour terminer une liste qui pourrait être plus longue, la recherche médicale fait toujours plus de la même chose – plus de substances chimiques, plus de vaccins – au détriment d’autres approches et, vraisemblablement, de la compréhension et du renforcement des équilibres naturels de la santé.
Cela dit, compte tenu de ce qui précède et aussi des factures qui s’accumulent – énergétiques, économiques, démographiques et sociales – nous serons amenés nolens volens et plus vite que nous ne le souhaitons à reconsidérer nos façons de vivre. Est-ce à dire que l’humanité va retomber dans des ténèbres dont elle avait réussi à sortir ? Boris Cyrulnik, dans Les vilains petits canards, et aussi les praticiens de la « narrative » – n’est-ce pas Dina* ? – disent que, plus ce que ce qui nous arrive, ce qui compte c’est ce que nous nous racontons à propos de ce qui nous arrive. Or que nous racontons-nous aujourd’hui ? Quelle est le récit qui porte notre génération ? Rob Hopkins, le promoteur des « villes de la Transition », dit** qu’il nous manque une histoire collective pour donner du sens aux temps qui viennent. C’est comme si – je le cite - nous n’avions que deux scénarios : l’un qui est faux, celui du « Circulez, il n’y a rien à voir, tout va continuer comme avant », l’autre, désespérant, celui d’un futur digne de Mad Max.
L’histoire que je suis tenté de me raconter, c’est que l’humanité avance en tâtonnant, au risque de trébucher et, si elle côtoie l’abîme, d’y tomber. Je dirais que nous avons suivi une route, peut-être la plus évidente, en ce qui concerne l’amélioration de la condition humaine. Parce que ce qui nous était le plus douloureux et nous a donc marqués, c’étaient les pénuries matérielles. Mais, au point où nous en sommes, cette route nous ramène maintenant vers des pénuries encore plus dramatiques. Heureusement, même si nous ne les voyons pas facilement, il reste d’autres voies à explorer. En définitive, notre civilisation – si on peut l’appeler ainsi – n’est pas sans relation avec les dérives qu’analysait Paul Diel au niveau des personnes, elle en est sans doute même rien de moins que le reflet. Pour ce psychologue, l’élan de base de l’humain est un élan de réalisation de soi. Mais les jouissances matérielles et narcissiques qui tirent leur pouvoir de nos blessures profondes, en gauchissant cet élan, en le détournant, nous égarent. Elles nous font perdre de vue ce qu’il appelait notre « motivation essentielle ». Peut-être cette motivation essentielle est-elle le lieu d’équilibre où nous pouvons recréer un monde qui soit en harmonie avec l'humain et avec les contraintes d’une planète finie ? Et si c'était cela le progrès ?
* http://www.dinascherrer.com/
* * Dans Transitions n° 2.
20:27 Publié dans Vivre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : économie, développement, développement personnel, société, consommation


Commentaires
Nous vivons la transition du progrès vers l'invention. Je pense que l'idée de progrès mérite simplement d'être abandonnée, car nous ne progressons pas. Au contraire, l'illusion d'un chemin nous égare. C'est ici et maintenant que les choses se passent, les processus mis en oeuvre par chacun de nous fabriquent des possibles, les choix que nous faisons conditionnent l'économie. Comme le disait J. Beuys, dépenser la majeure partie de son budget à acheter des voitures ou bien à investir dans des activités relationnelles, cela ne construit pas le même monde. Travailler les tensions entre des forces inhérentes à toutes sociétés en les acceptant, (nous savons depuis Apollon et Dionysos que le besoin de jouissance, y compris matérielle, est inhérent à l'homme - les Orientaux ont leurs propres représentations de ces tensions), me paraît une voie pragmatique de survie et de développement. Quant au progrès, je comprends le sens généreux que tu donnes à ce mot, cher Thierry, mais ne faut-il pas purement et simplement tourner la page d'une utopie très connotée at galvaudée qui a déjà tant coûté, comme on le fait d'une période historique respectable mais surannée ? Je suis frappé de voir à quel point les jeunes que je fréquente se sont détournés de cette notion - hier c'étaient deux jeunes artistes Texans avec qui je discutais -, préférant l'invention du quotidien, avec une bonne dose de "carpe diem" il est vrai. Je préfère beaucoup, tu l'as compris, tes engagements que la "transition" à conduire de l'intérieur.
Ecrit par : Christian Mayeur | 25.08.2009
C'est vrai qu'il n'y a rien - ou pas grand chose - de surprenant à ce que ce blog soit lu en Chine ou aux E.U. Mais à St Barthélemy d'Agenais... Oh! Putain!!!
Que veux-tu. Nous savons tous très bien que la règle de l'ultra-libéralisme est de jouir dans l'instant. (" si ce sont le meilleurs qui partent les premiers, que penser de l'éjaculation précoce?" P. Desproges). Ceux qui gèrent la Planète n'ont aucun projet d'avenir. Le très très court terme est la règle absolue. Rendons-nous à l'évidence: nous serons tous victimes de cette (absence de) pensée absurde, suicidaire et assassine.
Qui entrera en résistance? Où? Quand? Avec quelles armes (efficaces)?
NB: à quoi va servir la somme collectée par le biais de la taxe carbone?..............
Ecrit par : balout | 26.08.2009
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