15.09.2009

Résister

Je me dis parfois que tout le dispositif de protection contre la grippe du cochon pourrait constituer  une magnifique introduction à l’apprentissage massif de la docilité. Pensez à ce paradoxe : alors qu’on s’entasse tous les jours dans le métro, le RER, les bus, les gares, les supermarchés et les restaurants, tout d’un coup quand on se retrouve sur le lieu de travail, sans sourciller, on ne se serre plus la main, on ne se fait plus la bise. Le fait que cette incohérence ne saute pas aux yeux des bons élèves qui respectent scrupuleusement les injonctions picrocholines devrait nous faire réfléchir.  

 

En outre, le dispositif, sans que ce soit assurément voulu, stimule et encourage une phobie de l’impureté qui est une des pentes dangereuses de notre psyché. Bien que la religion soit à peu près morte dans les cœurs, elle reste présente comme une forme qui incurve à notre insu nos manières de ressentir et de penser. Dans un premier temps, on se contente d’écarter les nourritures impures. Puis, on change de trottoir pour éviter les pécheurs, les renégats et les femmes de mauvaise vie. Ensuite, on se persuade qu'ils sont responsables de tous les maux qui nous affligent. Vient enfin une quatrième phase où certains individus plus fragiles se découvrent une vocation de flicaillon voire de Torquemada. Ceux-là vont être à l’affût des fautifs, les traquer, les dénoncer, le tout évidemment pour le plus grand bien de la société.   

 

Vous allez me dire que j’extrapole à l’excès et que cette histoire de grippe n’a pas de commune mesure avec les Sorcières de Salem ou la dénonciation des Juifs et des résistants par les bons Français de Vichy. Je vous rappellerai l’expérience de Milgram que vous pouvez voir reproduite dans le film I comme Icare : cette expérience a démontré que 65 % des individus tombent facilement sous l’influence de l’autorité et sont alors capables de commettre des actes épouvantables. Je vous rappellerai aussi la sagesse hindoue : « Sème un acte,  tu récoltes une habitude. Sème une habitude, tu récoltes un comportement. Sème un comportement, tu récoltes un destin ». La docilité des peuples a permis plus d’injustice et encouragé plus d’horreurs que leur méchanceté. Il faut cultiver l'esprit de résistance.

 

Car résister n’est pas facile. Il faut d’abord s’accorder à soi-même la dignité de penser par soi-même. Or, tous les régimes autoritaires, qu’ils soient durs ou mous, s’efforcent de ruiner cette confiance que chacun d’entre nous peut avoir dans sa propre capacité de réflexion. Les autorités, d'où qu'elles prêchent, nous disent le plus souvent : « Ne cherchez pas à comprendre ! ». C’est que, comme l’a écrit Hanna Arendt que je ne cesserai pas de citer : « penser, c’est résister ». Mais penser ne suffit pas. Après, il faut affronter les autres : tous ces

Braves gens qui n’aiment pas que

On prenne une autre route qu’eux » (Brassens).

 

Une amie me contait hier ses tribulations lors de l’engouement généralisé pour le vaccin contre l’hépatite B. Elle en avait parlé avec le pédiatre de sa fille et s’était fait une conviction. En cohérence avec elle-même, Martine avait décidé que sa gamine ne recevrait pas ce vaccin. Le pédiatre, un homéopathe – vous avez d’ailleurs remarqué que l’avis et les conseils des homéopathes ne sont guère pris en compte en ce moment – lui fit un mot de dispense. Malgré cela, l’autorité scolaire mit la pression, revenant trois fois à la charge. « Vous ne vous rendez pas compte ! » « C’est invraisemblable ! » Vous entendez bien sûr les sous-entendus : quelle arriérée vous êtes, de quel droit avez-vous un avis, quelle tête de mule, etc.  On n’hésita pas à lui donner le coup de grâce : « Vous êtes une mauvaise mère ». Martine a tenu bon. Quelques années plus tard, on a découvert les dégâts que pouvait faire cette vaccination…  

 

La pandémie la plus redoutable n’est pas porcine, elle est ovine : c’est celle qui fait de nous des moutons. A titre préventif, je vous suggère de réécouter régulièrement Brassens.

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