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09/12/2009

Gouvernement mondial

Je me souviens de m'être ému il y a bien des années de la brutalité avec laquelle une manifestation avait été réprimée en Chine. Un de mes collègues d'alors - socialiste par ailleurs - m'avait répondu : « Il faut se mettre à leur place. Un pays d'un milliard d'habitants ne peut pas se gouverner avec mollesse, sinon la dérive à cette échelle serait monstrueuse ». Depuis lors, j'ai souvent repensé à cette conversation. L'argument me dérangeait. Je pensais à la phrase de Goethe : « Je préfère une injustice à un désordre ». Peut-être mon collègue avait-il raison. Un jour, je me suis demandé ce qu'étaient exactement cette dérive et la menace qu'elle représentait. Le chaos ? Mais les humains ont-ils le goût naturel de la gabegie ? Dans leur immense majorité, n'ont-ils pas plutôt envie de vivre paisiblement, sans nuire à quiconque et sans davantage en être les victimes ? Alors, le risque de dérive serait en vérité pour un système que quelques individus ont décidé d'imposer à beaucoup d'autres. Ceux-là même qui, considérant avec le mépris des civilisés les guerres tribales, nous ont déjà amenés les millions de morts de deux guerres mondiales et de révolutions génocidaires, sans parler de la ruine de l'écosystème terrestre. C'est à regretter quand même, vous l'avouerez, les petites querelles des peuples premiers.

Pourquoi en définitive faudrait-il qu'un milliard ou un milliard et demi d'humains soit rassemblé sous une même loi, une même administration, et mis à la botte des mêmes dirigeants ? Pourquoi faut-il faire usage de la coercition ou de la manipulation pour qu'ils ne désertent pas ce système si celui-ci présente pour eux autant de bénéfices que le prétendent leurs maîtres ? Or, tous nos pays petits ou grands ne sont qu'une succession d'assemblages de plus en plus vastes, voulus et forgés par des conquérants qui n'ont jamais lésiné sur la violence ou la fourberie pour concrétiser leur volonté de puissance. Mais s'il a fallu tant de souffrances pour asseoir ces empires, c'est peut-être parce qu'ils ne doivent leur existence qu'à l'appétit de quelques-uns et non à l'intérêt de tous.

Faisons un rêve : et si un monde vraiment humain se composait d'un immense réseau de communautés locales reliées par des coopérations choisies et cultivées à mesure des désirs et des besoins ? « Ce serait un foutoir mon bon monsieur ! » Oui, sans doute, par rapport à votre représentation du bon ordre des choses, celle que vous voulez imposer...

Les humains ont tendance à se fabriquer des bulles. Je parle là de ces univers clos où on vit entre semblables, entre gens qui ont le même langage, la même représentation du monde, les mêmes jugements sur les autres, et qui, de leur fenêtre, regardent les barbares de la bulle d'à côté. Ainsi, il y a la bulle des bourgeois, la bulle des cadres, la bulle des enseignants, la bulle des ouvriers, la bulle des employés de banque, la bulle des shareholders, la bulle des Schtroumpfs, etc. Ecoutez-les parler - surtout des autres - cela ne trompe pas. La communication entre les bulles est nulle. Les projections croisées nourrissent la méfiance. On se regarde de loin. On se fait des procès d'intention. On ne fraye pas. On rejette l'accent et le langage de l'autre. La haine s'installe comme une haie de barbelés. Avant tout on protège ses biens et son identité. La bulle des nantis, par exemple se matérialisera par une façon de s'exprimer, de s'habiller, de manger - on ne trempe pas son pain dans le café au lait! - de se déplacer - jets privés et limousines, cf. Copenhague - et finalement elle culminera dans les lois d'apartheid, les escouades de vigiles, les gated communities...

Vivre dans une bulle a des effets cognitifs. La bulle présente l'avantage de pouvoir traiter les habitants des autres bulles avec inhumanité sans même qu'on s'en rende compte. Elle protège de l'empathie qu'on pourrait avoir la faiblesse de ressentir. Comme Mallebranche qui pouvait battre sa chienne à coeur joie à partir du moment où, pour lui, elle n'était qu'une machine dépourvue de sensibilité. Avez-vous remarqué comme les épreuves initiatiques des sociétés mafieuses consistent à faire commettre à leurs impétrants un acte criminel sur des innocents ? Le film Skulls n'a rien inventé. Mais il y a une rançon à cela. Lorsqu'on est dans sa bulle, on ne mesure pas ce qui se passe vraiment au dehors. Le mépris et l'arrogance deviennent le filtre de nos perceptions. Les certitudes tuent l'intelligence. C'est leur bulle versaillaise qui a empêché les people de l'Ancien Régime de comprendre les évènements en germe dès le règne de Louis XIV. Même chose pour les ingénieurs, les armateurs et les officiers du Titanic avant la traversée qui se révéla fatale. Le vaisseau prétendu insubmersible fut à la fois le lieu où ils se donnaient en spectacle et la cause de leur disparition.

Quand je rapproche ces florilèges de Star'Ac que sont le pince-fesses de Copenhague (à 40000 tonnes de CO2) ou les plans de vaccination décidés ici et là à la hussarde et exécutés de même ; quand j'y ajoute l'envahissement des invitations à consommer parce que c'est bientôt Noël, la transformation du discours politique en storytelling et les éclats d'égo picrocholin - je me dis que, peut-être, pour la bulle aujourd'hui mondialisée des gens de pouvoir, nous sommes redevenus les manants de jadis, les « pauv' cons » qu'il faut dresser à la docilité et contenir dans leur enclos à bétail. Afin, évidemment, que les princes qui se proposent à notre admiration éperdue vivent sans souci du revenu de leurs prébendes et de leurs spectacles. Une planète de 7 milliards d'individus, vous en êtes bien sûr d'accord, cela ne peut pas se gouverner mollement, sinon la dérive serait monstrueuse.

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