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10/04/2010

Créateurs d'aventures


Michel, te souviens-tu, quand nous explorions les bois autour de Massanès ?

Nous devions avoir dix ans à l'époque. Nous prenions nos vélocipèdes et, en quelques vaillants coups de pédales, la ville était derrière nous et nous étions libres. Libres de rêver. Nous laissions nos montures à l'abri d'un fourré et, pour les lecteurs du Monde perdu que nous étions (nous n'avions pas attendu le Jurassic Park de Spielberg), l'aventure commençait. A travers les broussailles, en nous retenant aux baliveaux pour ne pas dégringoler sur les pentes traîtresses, nous rejoignions le fond d'un vallon sinueux et accidenté où les sentiers finissaient par disparaître et où coulait un affluent de l'Amazone. Je crois me souvenir que, sur notre carte d'état-major, il s'appelait le Guil. Nous le suivions dans ses méandres. J'entends encore nos pas qui foulent la terre spongieuse, l'effarouchement d'un oiseau, l'eau qui rebondit là-bas sur un rocher. Je sens l'éraflement d'une ronce sur ma chaussette. Une mouche qui se pose sur mon front en sueur. Je sens l'odeur de pierre humide et de feuilles mortes qui nous enveloppe au fond de ce défilé où - tu t'en souviens Michel ? - une cascade de plusieurs mètres dissimulait une mystérieuse anfractuosité...


Qui, enfant, n'a rêvé d'une vie d'aventures ? Pour beaucoup d'entre nous est venu le quotidien qui met l'imaginaire au pas du raisonnable. L'aventure est devenue ce que l'on se contente de rêver. Pour ne s'être pas présentée sur notre chemin, il se peut qu'elle nous nourrisse encore. Malgré ma fascination, suis-je parti à la recherche des temples perdus au sein de la jungle amazonienne ? Emboîtant le pas à Bernard Heuvelmans,  ai-je embarqué à la recherche des animaux mythiques dont il nous parlait ? Ai-je même fait  carrière d'ethnologue - l'un des derniers avatars de mon imaginaire adolescent - à l'image des invités de Pierre Sabbagh dans son Magazine des explorateurs ? Non. Cependant, si je n'ai pas l'impression d'avoir totalement trahi l'enfant que j'ai été, c'est grâce à quelques rencontres qui m'ont permis d'exprimer - dans un registre particulier - cette aspiration à explorer qui est au fond de moi. Faute d'avoir moi-même armé une caravelle, j'ai croisé quelques aventuriers qui m'ont invité à bord de la leur. Ce n'étaient pas des explorateurs ou des zoologues au sens strict de ces termes. Ce n'étaient même pas des célébrités. C'étaient des hommes qui avaient un rêve ou un projet et qui recrutaient des complices.


Plus qu'aventuriers, je dirais que ces hommes-là sont des « créateurs d'aventures ». Ils étendent sur la banalité du monde ordinaire une carte au trésor qui l'enlumine. Puis, ils nous regardent du coin de l'œil pour voir si nous avons envie de les suivre. Si c'est notre choix, nous connaîtrons des situations qui, sans eux, n'auraient pas existé. Nous pourrons donner de nous ce que nous ne savions même pas y être. Nous goûterons cette fameuse « expérience optimale » qu'a étudiée le psychologue américain Mihaly Csikszentmihalyi (Cf. de cet auteur : Vivre).  Songez à ce que cela a pu être de se retrouver emporté dans le sillage de Christophe Colomb, des frères Lumières, d'André Citroën, d'Orson Welles, de Charles de Gaulle ou de Peter Jackson.


Alors, bien sûr, ce sont des histoires qui s'écrivent parfois avec de la sueur, du sang et des larmes.  Mais elles peuvent aussi se tisser de grands horizons découverts, d'accomplissements inouïs,  de soleil, d'amitié et de joie. Les créateurs d'aventure nous offrent l'opportunité de glisser dans ce temps parallèle que les Aborigènes d'Australie appellent « le temps des héros ». «J'ai mis le pied sur des rivages inconnus» rapportera le compagnon de Christophe Colomb. « J'étais là quand l'engin a décollé et parcouru une vingtaine de mètres » confiera le mécanicien des frères Wright. « La Twingo, j'en étais ! » claironnera un chef d'atelier.


A quelques années de prendre sa retraite, un bon camarade qui n'a pas à rougir de sa carrière me confiait : « Je voudrais que l'entreprise me donne l'occasion d'un baroud d'honneur avant que je parte». Aucun désir d'argent, de gloriole ou de pouvoir supplémentaires dans ce souhait. Juste ce qu'on pourrait appeler une aspiration esthétique. Le besoin d'aventure est tenace. Peut-être revient-il en force lorsqu'arrive l'avant-dernier acte de la vie. Mais, si l'on ne trouve plus aujourd'hui, à la surface de la Terre, de ces zones que les cartes des géographes ne savaient pas décrire, on les chercherait souvent en vain dans les grandes entreprises. Celles-ci, de nos jours, sont plus souvent sous la tutelle des gestionnaires que des entrepreneurs. Puis, il y a la crise, vous savez ? Mon camarade, je le crois, fera mieux d'investir sur sa retraite.


Le Père de Foucault, déjà, concluait que « la sainteté est la seule véritable aventure qui nous reste ». Sans nécessairement le suivre jusque là, force est de reconnaître qu'il faut aujourd'hui se secouer si l'on ne veut pas se contenter d'aventures lyophilisées. Même le discours du « travailler plus pour consommer plus » est en train de faire long feu. Il manque d'un sens supérieur qui mobilise nos énergies disponibles qui sont diverses. J'ai idée que les nouveaux territoires à explorer sont ceux de la "métamorphose" dont Edgar Morin faisait récemment l'éloge. L'aventure qui se propose à nous, c'est de transformer un monde qui, à force de dérives, est devenu délétère. Et j'ai idée aussi que les créateurs d'aventures d'aujourd'hui sont des hommes discrets qui nous proposent seulement d'être les colibris de la fable. Comme Rob Hopkins à Totnes, mais aussi comme beaucoup d'autres, peut-être déjà aussi nombreux qu'ils sont invisibles. Ils nous proposent des rôles modestes, des bonheurs simples, mais au sein d'une belle histoire.

09/04/2010

La recette du terrorisme

 

Globalement, il s'agit que les pauvres s'appauvrissent tout en menant une vie honnête, tandis que les riches s'enrichissent sans grand effort apparent et en pratiquant toutes les formes d'exaction. Condition essentielle : les deux populations doivent vivre au contact l'une de l'autre, comme deux silex prêts à se frotter. Je précise que la recette que je vous donne est à la portée d'un pays comme le nôtre mais n'est peut-être pas universelle.

 

D'abord, plafonnez les salaires et laissez monter les loyers. En même temps, supprimez les échappatoires en arrêtant d'investir dans le logement social. Laissez se développer l'exploitation des pauvres. Par exemple, laissez le champ libre aux marchands de sommeil. L'important est que, même en gagnant honnêtement sa vie, loger sa famille, la nourrir, la soigner, devienne une acrobatie finalement impossible qui vous livre aux cyniques de tout poil. Faites-en sorte aussi que, au moins aux yeux d'un enfant, l'honnêteté ne semble pas payer, bien au contraire.

 

Pour le moment, nous n'avons que le terrain du terrorisme : l'injustice ou, en tout cas, le sentiment d'injustice. Ce n'est que le baril de poudre. Il nous manque la mèche et l'étincelle. Mettez les familles pauvres dans des conditions de vie telles que les enfants, quand ils regardent au dehors, ressentent un profond désarroi. Faites-en sorte que la détresse des petits broient le cœur des aînés. A cela, pour faire bonne mesure, ajoutez la morgue de l'espèce dominante et les rejetons de celle-ci qui, dans les cours de récréation, conspuent ceux qui ne sont pas nés du bon côté de la rue. Ajoutez aussi, pour faire bonne mesure, les commerçants du quartier qui vous regardent d'un mauvais œil alors même que vous dépensez tout votre revenu chez eux.

 

Si cela ne suffit pas encore, soyez stratèges. Je vais vous donner un truc infaillible: arrangez-vous pour humilier publiquement, et en présence de ses enfants, le père ou la mère de famille. Faites-les arrêter, par exemple, à la sortie de l'école alors qu'ils attendent leurs gamins. Ou démontrez qu'ils sont incapables de protéger les leurs en expulsant la famille de son misérable logement. Les larmes d'un père ou d'une mère qu'on aime appellent le sang.

 

Ensuite, attendez tout simplement. Cela peut prendre du temps. Une bombe ne se construit pas comme cela. Il faut que les conditions de vie transforment la misère en humiliation d'une main et en délinquance de l'autre. Les deux pôles du détonnateur sont la violence économique et la répression policière. Alors, un jour ou l'autre, un gamin s'écriera, en voyant partir son père ou son frère dans le panier à salade : « Je te vengerai ! » Là, vous pourrez enfin sabler le champagne: le terrorisme vient de faire une recrue.

 

« Et la religion ! » allez-vous me dire. La religion ? Ce n'est que l'enveloppe identitaire des humiliés, un moyen de se relier, de se reconnaître, de se raccrocher à quelque chose de plus grand que soi, à quelque chose en tout cas que les prédateurs ne partagent pas. L'instigateur du terrorisme, ce n'est ni Allah, ni Jésus, ni Yahvé. C'est l'injustice que couronne l'humiliation. Autrement dit, c'est la société que nous acceptons.

 

Rencontres

 "Comme Jésus marchait au bord du lac de Galilée, il vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et son frère André, qui jetaient leurs filets: c'étaient des pêcheurs. Jésus leur dit: "Venez et je vous ferai pêcheurs d'hommes". Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent." Matthieu 4, 18-22.

Ce court récit est emblématique. Il faut relire avec fraîcheur ces lignes trop connues afin de se représenter, au sein d'une vie qui semblait calée pour l'éternité,  le surgissement de l'inconcevable. Qui n'a connu, tout au moins à une échelle plus modeste, de telles rencontres qui nous découvrent soudain de nouveaux paysages, de nouveaux registres à notre réalisation ? J'ai eu cette chance à plusieurs reprises, mais je rendrai dans ce domaine un particulier hommage à Suzanne Privat. C'était il y a bien longtemps - une sale période de ma vie - et j'ai consulté cette graphologue toulousaine pour qu'elle m'aide à faire le point sur moi-même. Après avoir analysé les documents manuscrits qu'à sa demande je lui avais fournis, elle m'a donné rendez-vous rue des Arts, dans son petit salon bleu, au dessus de la librairie. Là, elle m'a parlé des potentialités que révélait mon écriture. Un entretien de deux heures qui a changé ma vie.

Une vraie rencontre nous révèle d'abord à nous-mêmes. Ceci nous ouvre à une autre vision de notre vie. Quelquefois, aussi, de la vie. Après cet entretien, quoique j'eusse passé la trentaine, j'ai décidé de reprendre des études. Une année sabbatique. Et personne n'a été plus heureux que moi de se consacrer à apprendre la comptabilité générale et analytique, le marketing, le droit social, la gestion financière - j'en passe et, comme on dit, des meilleures. Moi qui avais terminé poussivement ma seconde avant de décrocher, j'avalais tout. Curieusement, mes capacités intellectuelles semblaient s'être réglées sur l'évaluation de la graphologue. Un bel effet Pygmalion ! A partir de là, le monde est devenu généreux - je n'ai pas dit facile. 

Suzanne Privat m'a ouvert à mes propres potentialités. Une histoire en amenant une autre, je pense à cet ado en difficulté du 9-3 - un « segpa » - qui, parmi bien d'autres maintenant, a croisé Dina Scherrer et son "coaching narratif". Je vous laisse imaginer la galère de sa vie et ce que cela pouvait signifier pour ce garçon de « choisir une orientation ». Quand on se dit « gogol », qu'on est par principe suspect de tous les mauvais coups et qu'au surplus il n'y a même plus assez d'emplois pour les rejetons des bourges d'à côté, tout se vaut, c'est-à-dire rien. Après avoir revisité son histoire et la représentation qu'il avait de lui-même, le voilà en apprentissage chez un chef parisien... Et heureux comme un nanti de naissance ne le sera jamais.

Parfois, il s'agit d'oser penser ce qui est déjà là, à l'intérieur de soi. Oser penser qu'on a envie, par exemple, d'une autre vie que ce cocon de conformité et de respectabilité grâce auquel nous nous sommes intégrés dans la société, mais parfois au prix de notre désintégration intérieure. Oser penser, c'est l'âme de la philosophie. Il n'y a pas de pensée sans audace. Mais il n'y a pas non plus de pensée qui évolue sans dialogue. C'est pourquoi nous avons besoin aussi de maïeuticiennes comme Eugénie Vegleris. Eugénie est une sage-femme. Elle ne vous lâchera pas tant que vous n'aurez pas mis bas. Mais faites-lui confiance, elle n'accouche que de beaux enfants. Comme les salles de classe que hante Dina, le salon d'Eugénie est un lieu de renaissance. De renaissance à soi.

Si nous voulons tirer parti, comme nous y invite Edgar Morin, de l'époque de métamorphose dans laquelle nous sommes entrés, il est urgent de libérer l'humain de ses formatages. Il nous faut plein de Dina et d'Eugénie.