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23/04/2012

Money, money, money

Ceux de ma génération se souviennent sans aucun doute de ce succès du groupe ABBA. Nous nous posons en fait peu de question sur la monnaie. Elle est ainsi que l'eau pour les poissons. Nous y baignons et elle est transparente. Comme beaucoup, j'imagine, j'ai eu un pincement au coeur lorsqu'on a décidé d'enterrer le franc, mais j'avais pour consolation d'imaginer cette matérialisation de l'Europe que représentait une monnaie unique. Et quelle simplicité, pour le voyageur, de n'avoir pas à traduire en francs les lires, les drachmes, les pesetas ou les marks! 

Cependant, c'est - je crois - dès 1996 que j'avais commencé à "penser plus difficilement", comme l'aurait dit Jules Lagneau, le fait de la monnaie. Je me souviens que c'était grâce au Laboratoire du Futur créé par Pierre Le Gorrec, un ancien dirigeant d'EdF, qui avait organisé une session sur ces bizarreries qu'étaient par exemple les Time dollars ou le Wir. Mais il a fallu la crise des subprimes pour que le sujet m'interpelle vraiment. J'étais insatisfait du discours dominant qui nous promettait un retour à la normale dans l'espace de quelques mois. A vrai dire, ces paroles rassurantes qui venaient de partout m'inquiétaient plus qu'autre chose. Je n'aurais su dire précisément pourquoi, mais la chanson que j'entendais me semblait sonner faux et je suis allé voir s'il se disait des choses différentes sur ce que nous étions en train de vivre. A l'époque, on avait encore accès aux archives de Transversales Sciences et Culture, cet autre lieu éminent de réflexion qu'avait créé le regretté Jacques Robin. Ce n'est pas seulement là, mais c'est là principalement - car je connaissais la richesse de la maison - que j'ai exploré et que j'ai fait la connaissance de Bernard Lietaer. Cette rencontre a été un des moments les plus intenses de ma vie intellectuelle. A telle enseigne que, dès novembre 2008, bravant le conformisme, je faisais intervenir Bernard dans un de mes séminaires de dirigeants.

Bernard Lietaer fut, à la Banque royale de Belgique, le haut responsable qui nous a fait passer de la convergence à l'Euro. Or, que nous a dit, en ce jour de novembre 2008, ce même Bernard Lietaer ? Il nous a dit d'abord que la crise ne serait ni courte et profonde, ni longue et légère, mais longue et profonde. Je me souviens encore du scepticisme qui accueillit cette affirmation où il mit pourtant toute sa conviction. Ensuite, il nous tint un discours que n'aurait pas désavoué un paysagiste comme Gilles Clément. "Si vous plantez partout une seule essence d'arbre et que survienne la bactérie ou le parasite dont c'est la nourriture, votre forêt, si étendue qu'elle soit, disparaîtra". C'est en l'écoutant que j'ai découvert la pensée d'un chercheur, Robert Ulanowicz, avec qui Bernard avait travaillé. Modélisant les écosystèmes, Ulanowicz avait constaté que leur résilience est fonction du nombre d'espèces végétales et animales qui les composent et de leurs interactions. Eh! bien, en matière monétaire, c'est la même chose. Avoir plusieurs monnaies, c'est, pour prendre une autre image, comme pour un bateau d'être doté de compartiments étanches les uns aux autres: en cas de fracture de la coque, le naufrage peut être évité. Il ne s'agissait pas, disait Bernard Lietaer, de revenir aux monnaies nationales au détriment d'une monnaie internationale d'échange. Il s'agissait de recréer un écosystème monétaire avec des monnaies de niveaux et de fonctions différents. Le propos n'est pas facile à faire entendre et, depuis lors, on a vu des nobels prêcher pour une monnaie mondiale unique au motif que cela supprimerait les crises. 

Que le progrès ne résulte pas du passage du multiple à l'unique semble faire partie des pensées sacrilèges pour la plupart des gens. C'est peut-être issu de notre passé religieux où le monothéisme a succédé au polythéisme. Il y a, comme cela, des paradigmes qui deviennent fous, des cancers de l'esprit qui investissent notre pensée jusqu'à ce que nous en prenions conscience. Alain Gras, autre scientifique qui tente de nous libérer des illusions cognitives ou culturelles, a montré dans "Le choix du feu" comment la reconstruction instinctive de l'histoire a posteriori dessine, de l'étincelle entre deux silex jusqu'aux centrales nucléaires, la perspective d'une avenue tirée au cordeau qui serait la voie exclusive du progrès. Mais revenons à la monnaie, ou plutôt aux monnaies - car, avec celles que l'on appelle "complémentaires", elles sont aujourd'hui plusieurs milliers à la surface du globe. Imaginez-vous que, tout près de chez nous, par exemple, dans un pays aussi sérieux et aussi peu farfelu que possible, plus de 50 000 entreprises commercent au moyen d'une de ces monnaies dites complémentaires ? Et cela depuis 1934 - vous avez bien lu: 1934 - année ou une douzaine de dirigeants qui voyaient peser dangereusement sur leurs activités la raréfaction des liquités générée par la Grande dépression décidèrent de créer le Wir. Cela s'est passé - et continue d'exister - en Suisse. Wir, en langue allemande, signifie "nous". La question que je me pose est la suivante. S'il s'agissait de la Violette de Toulouse ou de l'Abeille de Villeneuve-sur-Lot, ou de la livre de Totnes - des jeunes monnaies locales, nées hier et dont le volume est encore modeste - je comprendrais qu'on puisse les ignorer. Elles sont microscopiques et on peut penser que leurs créateurs sont de doux rêveurs qui n'ont aucune idée de l'efficacité dont l'économie moderne a besoin. Mais 50 000 entreprises suisses, une histoire qui a commencé il y a maintenant près de quatre-vingts ans, comment expliquer qu'un tel silence entoure cette histoire, sinon par l'anathème d'économistes qui ont la charge de protéger un dogme ?

La crise ouverte par les subprimes est devenue, entre des mains habiles, un levier de déstabilisation des sociétés occidentales. Je ne parlerai pas d'un complot conçu de longue main. Je crois plutôt que les acteurs de la finance mondiale ont découvert en marchant le parti qu'ils pouvaient tirer de la crise qui leur a échappé, surtout quand ils ont vu que, terrorisés, les Etats mettaient facilement la main au portefeuille pour sauver les banques. Déjà, au nom de la mondialisation, nouvel avatar du progrès, nous avons vidé de sa vie économique une grande partie de nos territoires. Pour l'alimentation et pour bien d'autres, nous dépendons de plus en plus de productions lointaines qui sont au surplus de plus en plus soumises à la spéculation. La pression inexorable qui s'exerce maintenant sur nos Etats a pour objectif de broyer les systèmes sociaux que nous avons mis plus d'un siècle et demi à construire et de mettre en concurrence planétaire tous les hommes et toutes les femmes de tous les pays. En même temps, une autre guerre, larvée, discrète, mais nourrie par une force de frappe financière colossale, s'est aussi engagée: celle pour la maîtrise de la terre. En synthèse, il s'agit de rien de moins que faire des êtres humains une espèce hors sol, liquide, fongible comme n'importe quel stock de matière première.

Mais, face à cela, nous ne sommes pas impuissants. Nous avons une capacité de résistance, et d'abord intellectuelle: ne laissons pas corrompre notre faculté de réflexion par des croyances qui, sans coup férir, font le pouvoir de ceux qui veulent être nos maîtres. L'idée que le global doit dominer le local est de celles-là. L'idée que l'homogénéité est préférable à l'hétérogénéité aussi. L'idée que la centralisation prime sur la vie des territoires aussi. Soyons attentifs aux conséquences de nos croyances. Puis, agissons. Nous en avons les moyens. Le consommateur peut mieux choisir le système qu'il enrichit chaque fois qu'il dépense un euro. L'épargnant peut distraire quelques milliers d'euros de ses réserves pour aider à la relocalisation, près de chez lui, d'activités économiques aussi précieuses que le maraîchage. On ne tardera pas à apprécier, je vous le dis, la disponibilité locale de nourriture - et, tant qu'à faire, de nourriture de qualité. Ce ne sont là que quelques exemples de dispositifs que la mise en place de monnaies complémentaires peut compléter. Il s'agit de retrouver le goût de façonner nous-mêmes le monde que nous souhaitons là où nous sommes. Nous avons ce pouvoir et il va - il ira - plus loin que notre bulletin de vote. Puis, s'il le faut, faisons comme Ulysse: mettons-nous de la cire dans les oreilles pour ne pas entendre le chant des sirènes. Ce ne sont pas elles qui nous tireront de l'abîme où elles veulent nous précipiter.

PS: Tout cela pour introduire une page de publicité et annoncer la parution du dernier ouvrage de Philippe Derudder (auquel j'ai apporté une modeste contribution en évoquant Rob Hopkins et la livre de Totnes): Les monnaies locales complémentaires, éditions Yves Michel. En librairie dès le 27 avril !    

 

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