UA-110886234-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/12/2009

Gouvernement mondial

Je me souviens de m'être ému il y a bien des années de la brutalité avec laquelle une manifestation avait été réprimée en Chine. Un de mes collègues d'alors - socialiste par ailleurs - m'avait répondu : « Il faut se mettre à leur place. Un pays d'un milliard d'habitants ne peut pas se gouverner avec mollesse, sinon la dérive à cette échelle serait monstrueuse ». Depuis lors, j'ai souvent repensé à cette conversation. L'argument me dérangeait. Je pensais à la phrase de Goethe : « Je préfère une injustice à un désordre ». Peut-être mon collègue avait-il raison. Un jour, je me suis demandé ce qu'étaient exactement cette dérive et la menace qu'elle représentait. Le chaos ? Mais les humains ont-ils le goût naturel de la gabegie ? Dans leur immense majorité, n'ont-ils pas plutôt envie de vivre paisiblement, sans nuire à quiconque et sans davantage en être les victimes ? Alors, le risque de dérive serait en vérité pour un système que quelques individus ont décidé d'imposer à beaucoup d'autres. Ceux-là même qui, considérant avec le mépris des civilisés les guerres tribales, nous ont déjà amenés les millions de morts de deux guerres mondiales et de révolutions génocidaires, sans parler de la ruine de l'écosystème terrestre. C'est à regretter quand même, vous l'avouerez, les petites querelles des peuples premiers.

Pourquoi en définitive faudrait-il qu'un milliard ou un milliard et demi d'humains soit rassemblé sous une même loi, une même administration, et mis à la botte des mêmes dirigeants ? Pourquoi faut-il faire usage de la coercition ou de la manipulation pour qu'ils ne désertent pas ce système si celui-ci présente pour eux autant de bénéfices que le prétendent leurs maîtres ? Or, tous nos pays petits ou grands ne sont qu'une succession d'assemblages de plus en plus vastes, voulus et forgés par des conquérants qui n'ont jamais lésiné sur la violence ou la fourberie pour concrétiser leur volonté de puissance. Mais s'il a fallu tant de souffrances pour asseoir ces empires, c'est peut-être parce qu'ils ne doivent leur existence qu'à l'appétit de quelques-uns et non à l'intérêt de tous.

Faisons un rêve : et si un monde vraiment humain se composait d'un immense réseau de communautés locales reliées par des coopérations choisies et cultivées à mesure des désirs et des besoins ? « Ce serait un foutoir mon bon monsieur ! » Oui, sans doute, par rapport à votre représentation du bon ordre des choses, celle que vous voulez imposer...

Les humains ont tendance à se fabriquer des bulles. Je parle là de ces univers clos où on vit entre semblables, entre gens qui ont le même langage, la même représentation du monde, les mêmes jugements sur les autres, et qui, de leur fenêtre, regardent les barbares de la bulle d'à côté. Ainsi, il y a la bulle des bourgeois, la bulle des cadres, la bulle des enseignants, la bulle des ouvriers, la bulle des employés de banque, la bulle des shareholders, la bulle des Schtroumpfs, etc. Ecoutez-les parler - surtout des autres - cela ne trompe pas. La communication entre les bulles est nulle. Les projections croisées nourrissent la méfiance. On se regarde de loin. On se fait des procès d'intention. On ne fraye pas. On rejette l'accent et le langage de l'autre. La haine s'installe comme une haie de barbelés. Avant tout on protège ses biens et son identité. La bulle des nantis, par exemple se matérialisera par une façon de s'exprimer, de s'habiller, de manger - on ne trempe pas son pain dans le café au lait! - de se déplacer - jets privés et limousines, cf. Copenhague - et finalement elle culminera dans les lois d'apartheid, les escouades de vigiles, les gated communities...

Vivre dans une bulle a des effets cognitifs. La bulle présente l'avantage de pouvoir traiter les habitants des autres bulles avec inhumanité sans même qu'on s'en rende compte. Elle protège de l'empathie qu'on pourrait avoir la faiblesse de ressentir. Comme Mallebranche qui pouvait battre sa chienne à coeur joie à partir du moment où, pour lui, elle n'était qu'une machine dépourvue de sensibilité. Avez-vous remarqué comme les épreuves initiatiques des sociétés mafieuses consistent à faire commettre à leurs impétrants un acte criminel sur des innocents ? Le film Skulls n'a rien inventé. Mais il y a une rançon à cela. Lorsqu'on est dans sa bulle, on ne mesure pas ce qui se passe vraiment au dehors. Le mépris et l'arrogance deviennent le filtre de nos perceptions. Les certitudes tuent l'intelligence. C'est leur bulle versaillaise qui a empêché les people de l'Ancien Régime de comprendre les évènements en germe dès le règne de Louis XIV. Même chose pour les ingénieurs, les armateurs et les officiers du Titanic avant la traversée qui se révéla fatale. Le vaisseau prétendu insubmersible fut à la fois le lieu où ils se donnaient en spectacle et la cause de leur disparition.

Quand je rapproche ces florilèges de Star'Ac que sont le pince-fesses de Copenhague (à 40000 tonnes de CO2) ou les plans de vaccination décidés ici et là à la hussarde et exécutés de même ; quand j'y ajoute l'envahissement des invitations à consommer parce que c'est bientôt Noël, la transformation du discours politique en storytelling et les éclats d'égo picrocholin - je me dis que, peut-être, pour la bulle aujourd'hui mondialisée des gens de pouvoir, nous sommes redevenus les manants de jadis, les « pauv' cons » qu'il faut dresser à la docilité et contenir dans leur enclos à bétail. Afin, évidemment, que les princes qui se proposent à notre admiration éperdue vivent sans souci du revenu de leurs prébendes et de leurs spectacles. Une planète de 7 milliards d'individus, vous en êtes bien sûr d'accord, cela ne peut pas se gouverner mollement, sinon la dérive serait monstrueuse.

08/12/2009

Hommage à Alfred Sauvy

C'est plus par résonance avec une autre tournure de pensée que par gavage organisé qu'on se met à développer son esprit. C'est pourquoi, les cours de philo, généralement réduits à l'acquisition de noms, de dates et de concepts désincarnés, sont désespérants. C'est pourquoi, selon moi, derrière le mot « philosophe »,  se cachent deux sortes très différentes d'esprit. Il y a les érudits, ceux qui peuvent citer Kant, Thomas d'Aquin ou Euphrasiate de Nébule dans le texte et à la virgule près - en nous donnant même en prime la page et l'année. Pour moi, ce sont des encyclopédies, des rayonnages d'informations - mais pas des philosophes. Puis il y a ceux, qui peuvent être tout aussi érudits - n'est-ce pas Eugénie ? - qui savent mettre les autres esprits en questionnement. Ceux-là sont pour moi les vrais philosophes. Ils nous sauvent de cette activité intellectuelle mécanique qui se fait passer pour de la pensée et qui n'est qu'une chaîne de montage industrielle.

Mais il y a aussi des esprits qui, sans faire profession de philosophie, manifestent une telle liberté de la pensée, une si rigoureuse recherche de la vérité, que les lire ou les entendre nous éveille. Et, là, je voudrais rendre hommage à Alfred Sauvy dont les articles puis les livres ont titillé ma jeune cervelle et l'ont sans doute encouragée à l'indiscipline. Je me souviens précisément de trois sujets qu'il abordait fréquemment, sans la moindre concession à l'esprit du temps.

Alfred Sauvy avait d'abord remarqué que, sous l'Occupation, hormis les faits de violence et malgré le rationnement, la santé des Français avait été meilleure qu'avant la guerre. Je me souviens qu'il expliquait cela par deux causes : d'une part, la frugalité obligée de l'alimentation, d'autre part la réalité du danger extérieur. Celle-ci chassait en quelque sorte les sécrétions dont l'âme en proie à elle-même s'empoisonne, tandis que celle-là allégeait les corps, le système digestif et le système cardiovasculaire.  C'est en écrivant une précédente chronique - Cauchemar - que m'est revenue en mémoire ma lointaine filiation intellectuelle avec Alfred Sauvy.

Autre sujet cher à notre Pyrénéen : les transports. Dans les années 60 déjà - alors que les Français étaient en pleine lune de miel avec la voiture individuelle - Alfred Sauvy ne craignait pas de démontrer que le transport routier de marchandises ou de personnes est destructeur de valeur. Non seulement, disait-il, il est plus coûteux en carburant à charges transportées comparables, mais encore il induit des coûts d'infrastructures bien supérieurs à ceux du rail, sans oublier l'occupation des sols et les accidents induits. Cinquante ans plus tard, Alfred Sauvy a toujours raison et, comme cela lui est arrivé maintes fois de son vivant, il n'a toujours pas été entendu. Nous en sommes même à construire des véhicules individuels de plus en plus lourds et à suggérer par la mise en scène publicitaire la complicité des 4x4 avec l'écologie.

Alfred Sauvy - on l'aura peut-être oublié - avait aussi calculé les incidences de l'alimentation carnée telle qu'elle s'était généralisée dans nos pays, sur l'utilisation des surfaces agricoles et le rendement de la terre. Il montrait déjà que les choix alimentaires des uns engendrent la faim des autres car, à valeur nutritionnelle équivalente, la production des protéines animales demande plusieurs fois la surface que requiert celle des protéines végétales. Là non plus, et quoique le constat ait été repris par d'autres, on ne peut estimer que l'avis de notre sage catalan ait été pris en compte. Tout au contraire, nous avons propagé notre mode de vie au reste du monde et la demande de viande y va croissant. La production d'aliments pour les animaux de boucherie est entrée en concurrence avec l'espace et les cultures vivrières des humains. La goinfrerie des uns fait la faim des autres, et cela malgré ce que nous dit la diététique.

Un homme qui pense juste, surtout à contre-courant des vents dominants, ne peut être qu'un philosophe. Je vous laisse avec cette citation de cet esprit libre que fut Alfred Sauvy: « Il y a un élément qui ne s'arrête pas, c'est le temps ». Le temps qui n'efface pas nos aveuglements, mais tout au contraire en accroît les conséquences.

Pour en savoir plus sur Alfred Sauvy : http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Sauvy

06/12/2009

Cauchemar

Le gamin marchait devant moi sur le trottoir, les écouteurs sur les oreilles, buvant à même le goulot une bouteille de soda. L'ayant finie, il la jeta par dessus son épaule et elle atterrit à mes pieds. Je la ramassai, passablement agacé, allongeai le pas pour le rattraper et, une fois à sa hauteur, sans un mot, je la lui tendis. Il me regarda avec indifférence, la tête dans son rap, prit l'objet du délit et d'un coup de pied bien ajusté l'envoya à une dizaine de mètres. Je préparais mentalement un sermon du genre: "Tu fais ce que tu veux chez toi mais pas dans ma rue", quand il me coupa la chique en me demandant: "Vous savez pourquoi je fais cela ?" Il ôta les écouteurs de ses oreilles, me regarda bien dans les yeux. "Mon grand frère a fini par trouver du travail dans une société qui fait le nettoyage des lieux publics. Alors, plus il y aura de choses à ramasser, plus mon frère a de chance de conserver son boulot. Et mon frère, c'est lui qui m'a élevé et il compte plus pour moi que tout le reste."

Il remit ses écouteurs et, pris au dépourvu, je l'ai laissé s'éloigner. Il n'y avait eu aucune agressivité dans sa réaction. Pour lui, c'était comme cela. Songeur, j'ai repris ma flânerie, et je me suis trouvé à passer devant la clinique. Une infirmier en blanc aidait un vieillard ventripotent à s'extirper d'une ambulance. Rouge et grognon, le gros homme chauve s'appuya sur une canne et, ayant écarté avec agacement l'aide-soignant, entreprit de gravir les marches du perron. Je regardai l'infirmier et, je ne sus d'abord pourquoi, il me fit penser à ce frère pour lequel l'ado jetait ses bouteilles de soda dans la rue. Puis, je compris. Si le vieil homme avait eu un mode de vie plus sain, il ne serait sans doute pas là et cela ferait un client de moins pour le monde médical et les industries pharmaceutiques. Comme il consulterait moins, cela ferait aussi moins de courses pour les ambulanciers. Sans doute, il mangerait moins et différemment et cela ferait une perte de chiffre d'affaires pour la boucherie, les fabricants d'alcool et les industries agroalimentaires...

Pensif, je repris ma promenade. Une voiture de police glissa près de moi, au ralenti, "en maraude". Cela fit rebondir ma méditation. J'imaginai une décrue de la délinquance et du sentiment d'insécurité. Je me représentai une société comme il en existe encore, où on laisse la clé sur la porte même quand on n'est pas à la maison. On aurait besoin de moins de police, les avocats et les juges auraient moins de travail, on réduirait la taille des prisons et le nombre des matons... Avec moins d'atteinte aux biens et aux personnes, les compagnies d'assurance pourraient diminuer le montant de leurs primes, il y aurait même des protections que les gens ne demanderaient plus. Les sociétés de gardiennage perdraient de leur intérêt. On aurait moins d'agents de sécurité dans les métros et les RER. On fabriquerait et poserait moins de caméras de surveillance. Les peintres, les carossiers et les garagistes auraient moins de dégâts à réparer. Là, je fus pris d'un vertige. Heureusement, j'étais arrivé près du lac et je pus m'asseoir sur un banc qu'une de mes lectrices reconnaîtra.

Mais j'avais le cerveau trop échauffé et le délire s'empara de moi. Je vis le chaos envahir le monde. Je vis les rues de nos villes s'emplir de manifestants désespérés: médecins, chirurgiens, policiers, salariés des industries de la bouffe, de la maladie, des déchets et de la sécurité, chacun avec ses banderoles.

"Oui au SIDA!" "Vive H1N1!" "Vaccination trois fois par an!" "Pour le tabac au lycée!"

"Plus d'injustices égale plus de travail!" "Pour l'interdiction de l'innocence!"

"Vivent les ordures!"

"Consommez par pitié!"

"Blingbling égale business".

Je vis la misère dissoudre progressivement un monde fragile. Alors que venaient à peine de défiler devant mes yeux hagards les syndicats des pesticides et des armes - "Non à la vie, oui aux emplois!" - les dealers de banlieue et les vassaux de la mafia - "Du boulot pour les pauvres!" - ce fut au tour des employés de banque de brandir leurs banderoles: "Pour l'interdiction de l'autofinancement", "Des bulles! On veut des bulles!"

Puis, alors que le souffle commençait à me manquer, arrivèrent en rangs serrés les "nouveaux métiers de l'environnement":

"Réchauffement climatique et refroidissement climatique, unissons-nous!" "Vive la pollution!" "Sans déchets, pas de vie!"

Les psychologues, psychanalystes, thérapeutes et consultants divers faillirent me donner le coup de grâce:

"Vive l'hyperconcurrence!" "Vide l'individualisme!" "Vive France Télécom!"

Apparurent alors, en queue de ce cortège diabolique, ceints de leurs écharpes tricolores, les hommes et les femmes politiques.

Là, je me suis réveillé. Avec cette phrase dans la tête: "Vivent les problèmes!"

J'ai ouvert la fenêtre de ma chambre, j'ai laissé entrer la lumière du matin et j'ai respiré l'air frais imprégné des senteurs de l'automne. Ouf! ce n'était qu'un cauchemar!