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11/03/2021

Eloge de l'exercice complotiste (5/7): La notion de complot est-elle dépassée ?

 

 

5. La notion de complot est-elle dépassée ?

 

Croire qu’il n’y a jamais de complot est aussi trompeur que croire qu’il y a des complots partout (1). Cependant, il convient d’aller plus loin, car parler de complots et de complotisme pour désigner l’objet de nos interrogations est une manière de détourner notre regard vers une caricature ou un fantasme. Si ces mots ont été choisis par leurs promoteurs c’est parce qu’ils ridiculisent l’activité et la production des « complotistes ». Or, ce qui se passe est d’un autre niveau que celui d’une poignée d’individus réunis, au fond d'une cave, autour d’une bougie qui fume. 

 

Dans l’histoire moderne, l’un des premiers complotistes est celui qui a inventé cette fable du capital insatiable et de la lutte des classes: un certain Karl Marx. Vous imaginez les émois de nos debunkers, transportés en 1867 et ouvrant le livre « Das Kapital » à sa sortie de l’imprimerie ? « Enfin, s’écrieraient-ils, ceux qui s’enrichissent font bénéficier des oeuvres de leur intelligence et de leur travail l’ensemble de la société, y compris et surtout les gueux à qui ils ont la bonté de donner un salaire et qui sans cela mourraient de faim! Ils ne gagnent que la rémunération légitime de leur sueur et des risques qu’ils prennent et ne sont pas dans une logique de guerre! » Je n’invente pas ce discours. Dans les années 70, il était courant. Nous retrouvons là les trois pièces du mécanisme de déni précédemment évoqué (2), mais il est intéressant de voir à qui ce déni profite. S’il n’y a pas de lutte des classes ou bien si elle n’est pas nécessaire parce que chacun peut trouver son compte sans en passer par Germinal, alors posons les armes, asseyons-nous fraternellement autour du feu et, le calumet de la paix aidant, on va s’entendre. La dénonciation des billevesées de Marx a bien fonctionné. Toute la classe moyenne et ceux qui y accédaient, à l’époque où ils bénéficiaient des Trente glorieuses, l’ont gobée - et, au passage, je bats ma coulpe. Puis, après que le développement d’une répartition plus équitable de la valeur ajoutée eut menacé la croissance et le pouvoir du capital, il y eut une reprise en mains, facilitée par la financiarisation et la mondialisation, et le multimilliardaire Warren Buffet, jugeant atteint le point de non retour, s’autorisa à vendre la mèche. « Oui, il y a une lutte des classes et c’est même la mienne qui est en train de la remporter ». La plus grande ruse du Diable est de faire croire qu'il n'existe pas.

 

Le premier « reset »

 

Nous avons une représentation descendante, patriarcale, explicite, organisée, du pouvoir. L’image qu’on nous propose du complot, de la conspiration, en est le contrepoint. Celle-ci ne va pas sans celle-là. Or, notre époque voit s’épanouir d’autres stratégies et, notamment, le soft power. Celui-ci a pour premières caractéristiques la discrétion et l’absence d’autoritarisme. Cette discrétion s’accompagne de l’art de réunir des gens qui ont des intérêts non pas communs mais similaires et à profiter de ces rapprochements pour diffuser une idéologie qui, en les valorisant, leur donnera une raison de naviguer de conserve. Ainsi, par delà leurs éventuelles concurrences, ils pourront devenir une instance aussi informelle que puissante. Bernays (3) nous a donné la clé de cette idéologie en écrivant que le pouvoir doit être entre les mains d’une élite. Mais comment déterminer cette élite ? Le darwinisme de Howard Spencer répond à la question: celui qui réussit, quels que soient les moyens de sa réussite, fait la preuve de sa supériorité dans le monde tel qu’il est. Qui d’autre que ceux qui sont à la tête d’une fortune, du pouvoir qu’elle donne, du mérite qu’elle est censée prouver, pourrait donc la constituer ? Selon cette logique, ceux qui sont dignes du pouvoir sont ceux qui l’ont et qui savent l’accroître. En inversant le raisonnement, n’en sont pas dignes ceux qui, par légèreté, naïveté ou pleutrerie, l’abandonnent. Cela me rappelle l’expression de Maurice Druon: la démocratie aux mains molles, et ce fut en réalité le premier « reset ». 

Mais quel avantage cette élite aurait-elle à s’engager dans un pareil projet ? Celui de prendre soin de ses affaires en prenant soin de celles du monde. Celui de faire du bien en se faisant du bien. Celui de transcender les ambitions personnelles au profit d’une mission supérieure, c’est-à-dire d’un anoblissement que la réussite matérielle seule ne confère pas, et qui, faisant d’elle le sauveur de la planète, légitimera l’inégalité de fortune et de pouvoir dont elle jouit. La manipulation prônée par Bernays est la manière douce de gérer les peuples pour le bien de tous. Le bien de tous est aujourd’hui sommairement défini par l’avenir de l’écosystème planétaire et le destin que l’on assigne à l’humanité. Cette aristocratie doit s’en emparer puisque les peuples manquent de l’initiative, de l’intelligence et de la détermination nécessaires et qu’au surplus ils lui ont laissé leur pouvoir. Pensez-vous vraiment qu’elle a tort ?

 

Les inspirateurs

 

Davos est un tel lieu de rapprochement. Le Forum économique mondial est une des fontaines idéologique où cette classe - que seule au départ définit l’accumulation de richesse et de pouvoir - puise une  vision convergente du monde et la représentation de son rôle. De Gaulle avait surnommé Jean Monnet « l’inspirateur », parce qu’il travaillait toujours en coulisse. On peut dire que Klaus Schwab, le fondateur des rencontres de Davos, est un des fils spirituels de Jean Monnet. Ce qu’il tisse n’est pas un complot au sens galvaudé du terme. Il n’essaye pas, ce qui serait voué à l’échec, de sortir de son chapeau un gouvernement mondial. Ce qu’il fait est plus pertinent et efficace. D’abord, en principe, on ne parle plus de gouvernement mais de gouvernance. Cela ne veut pas dire que l’idée de gouvernement mondial est évacuée, mais, comme elle peut réveiller quelques réflexes souverainistes, on se garde de l’afficher: le soft power évite de stimuler les clivages. On se garde tout aussi bien de l’évacuer complètement, car, le moment venu - s’il vient - les peuples auront l’impression de quelque chose de familier qui devait advenir, qui s’installe naturellement. 

Schwab ne fait que rassembler autour de quelques experts, en toute liberté, des gens qui, de par leurs richesses personnelles et les entreprises qu’ils contrôlent ne peuvent se ressentir que comme l’élite de la planète. L’adhésion à quelques idées va leur donner de fait, collectivement, sans autre forme d’organisation, une emprise globale. Il n’y a donc pas un gouvernement occulte, comme les naïfs le disent ou comme se moquent ceux qui veulent ridiculiser les complotistes. Il y a un café du commerce très sélect où, grâce aux inspirateurs comme Schwab, émerge des conversations une représentation à peu près commune de la « terre promise », qui permet de déboucher sur une orientation collective spontanée et non contraignante. Compte tenu de l’incapacité des peuples et de leurs représentants depuis des années à prendre certaines décisions vitales pour l’avenir, on peut se dire qu’au moins ils apportent un espoir.

 

Délires et dérives

 

Cependant, ce n’est pas parce qu’elle est pétrie de bonnes intentions qu’une élite n’est pas exposée à l’hybris (3). Au contraire, la conviction d’une supériorité, d’avoir dans ses mains les destinées du monde, le ballet des politiciens venant quêter son adoubement, l’impression à travers ses fondations philanthropiques d’être plus généreuse envers l’humanité que Dieu Lui-même, tout cela ne peut qu’y encourager (4). Alors, ce milieu de l’entre-soi devient un bouillon de culture propice aux ivresses démiurgiques - celles des apprentis sorciers. Dans le sillage des bonnes intentions, on trouvera d’abord une vision purement mécaniste, sans transcendance, du vivant. On trouvera le transhumanisme avec son interpénétration de l’humain et de la technologie, et l’ingénierie climatique dont l’ambition, hors de mesure avec la complexité du système climatique, a toute chance de tourner au cauchemar. On trouvera aussi, grâce aux data et à l’hyperconnectivité, la délégation à une Intelligence Artificielle de la gestion tant des individus pucés que de l’écosystème global (5). Bref, la Terre Promise, c’est la planète et l’humanité managés comme un élevage industriel par une bureaucratie numérique, ce qui n’est que la projection du logiciel intellectuel sur lequel fonctionne cette vision. 

 

Il ne s’agit donc pas d’un complot de bande dessinée, d’une ligue ou d’une confrérie secrètes. Il ne s’agit même pas de mauvais desseins. C’est la mise en branle d’un mouvement provisoirement informel mais doté d’un pouvoir, d’une bonne intention et de délires. Un mouvement qui ne se cache même pas, ce pourquoi nous ne le voyons pas. Convaincus d’être dans le droit chemin, ses membres font fi des peuples et de leurs aspirations. Seuls de vrais régimes démocratiques auraient pu et pourront peut-être encore, si ce qu’il en reste se ressaisit, contenir cette démesure.

 

1. J’ai oublié l’auteur de cette formule et, s’il tombe sur cette chronique, je le prie de m’en excuser.

2. Cf. http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com/archive/...

3. « L’hybris (en grec ancien : ὕϐρις / húbris), est une notion grecque qui se traduit le plus souvent par « démesure ». Elle désigne un comportement ou un sentiment violent inspiré par des passions, particulièrement l'orgueil et l’arrogance, mais aussi l’excès de pouvoir et ce vertige qu’engendre un succès trop continu. Les Grecs lui opposaient la tempérance et la modération, qui est d’abord connaissance de soi et de ses limites ». Source: Wikipédia.

4. Bill Gates est un parangon de cette classe : https://articles.mercola.com/sites/articles/archive/2021/...


5. Pour l’anecdote (mais pas seulement), une société japonaise vient de mettre au point des toilettes connectées capables, lorsque vous les utilisez, de vous faire une analyse physiologique et, pourquoi pas, de la transmettre à votre médecin ou à votre assurance : https://www.ipsn.eu/big-data-vous-suit-partout-meme-aux-toilettes/

02/03/2021

Eloge de l'exercice complotiste (3/7)


3. Le pouvoir du nom

 

Dans la Bible, Yahvé demande à Adam de nommer les créatures qui l’entourent. Le pouvoir est du côté de celui qui nomme. Ne dit-on pas d’ailleurs « nommer à un poste » ? Bien que leur production tourne autour de la suspicion de projets ou d’agissements cachés, les complotistes ne se sont pas nommés ainsi eux-mêmes. Ce sont ceux qui, en face, s’attribuent la défense de la vérité qui les ont baptisés. La stratégie, bien rodée dans d’autres domaines, consiste, après avoir forgé le concept d’une forme de dérive psychologique au mieux risible, au pire haïssable, et de lui avoir attribué un nom comme on nomme une maladie - en l’occurrence complotisme ou conspirationnisme - à affubler systématiquement la cible de l’épithète correspondante. Il suffira de prononcer ces adjectifs devenus des anathèmes pour que le bon public qui ne va pas chercher midi à quatorze heures passe son chemin. Dans le film de Richard Donner, justement intitulé « Complots », un chauffeur de taxi, Jerry Fletcher, personnage incarné par Mel Gibson, est une caricature de complotiste. Il a des des accès de frénésie. Il collectionne de manière obsessionnelle des signes disparates qu’il colle sur les murs de son appartement et qu’il essaye de relier pour en faire émerger une trame cachée. Il est pathétique, émouvant, parfois il fait rire, mais on ne peut pas le prendre au sérieux. 

 

Pour suivre depuis un an sur les réseaux sociaux les échauffourées plus ou moins intellectuelles dont la crise sanitaire a procuré l’occasion, je dirai que, très souvent, désigner quelqu’un comme complotiste revient à accuser son chien de la rage afin de pouvoir, sans embarras, en toute légitimité et sans explication, le faire passer de vie à trépas. Les épithètes infamantes sont une manière de discréditer les gens dont, avant toute discussion, on veut étouffer la voix et faire des fous plus ou moins contagieux. Combien de fois, comme j’avais partagé un article sur Facebook, ai-je eu immédiatement des commentaires du genre: « C’est un média complotiste », alors même que ce qui était repris par ce média provenait tel quel d’une première source, celle-là peu suspecte. L’adjectif « controversé » fait aussi partie des projectiles utilisés pour susciter chez le bon public des réflexes de rejet sans examen préalable. Pavlov sourirait dans sa barbe. Comme je l’ai maintes fois constaté, cette protection des âmes crédules va jusqu’à la censure. A moins d’avoir une singulière vision de la démocratie - j’aurai l’occasion d’aborder ce point dans ma prochaine chronique - c’est une expérience singulière.

 

Naguère, sous certains régimes politiques, on aurait mis les complotistes à l’asile où, s’ils n’entraient pas déments, ils avaient toute chance de le devenir. Aujourd’hui, avec cette étiquette, on s’efforce de créer autour d’eux un cordon sanitaire. N’approchez pas, braves gens, ne regardez même pas et retenez votre respiration, vous pourriez être contaminés ! Il y a un parallèle amusant entre la manière dont on traite actuellement les voix discordantes et celle dont on traite le covid: mettre des distances, masquer, confiner, ne pas administrer de médicaments mais s’isoler chez soi - ne pas discuter - et accepter le symbole de la vérité officielle: le vaccin. 

 

Pour en rester au plan du vocabulaire, selon les spécialistes, quand on ne peut voir le gibier on doit l’identifier à son cri. En consultant un site de chasse aux fake news, j’ai appris que le croassement du complotiste comporte des « marqueurs ». Il s’agit de termes comme « réinformer », « narration » et « version officielle ». Le complotiste, qui a déjà l’outrecuidance de juger de la véracité des informations, entend au surplus les corriger, les compléter ou les confronter à d’autres. L’utilisation spécifique du mot « narration » implique que l’autre ne décrit pas la réalité telle qu’elle est mais la raconte à sa manière qui est critiquable. De même parler de « version », notion presque identique, sous-entend qu’il y aurait plusieurs façons de conter les choses, donc qu’il y en a des fausses. Enfin, ajouter l’adjectif « officielle » sous-entend que celle-ci est - on pourrait écrire « par principe » - sujet à caution. Ces mots sont peut-être des marqueurs, mais où donc est le scandale ? N’y a-t-il jamais eu dans l’histoire, même récente, des mensonges et des coups bas ? Ne dit-on pas, sans être accusé de complotisme, qu’un suspect a donné « sa version des faits » ? Si l’on peut accuser systématiquement les complotistes de gonfler des baudruches, serait-ce parce que les arrangements avec la vérité n’existent que dans les romans et que le théâtre du commerce et de la politique n’a pas de coulisses ? 


A propos, j’ai évoqué plus haut le fantasque Jerry Fletcher, héros du film « Complots ». Au cours de l’histoire, on finira par découvrir qu’il n’était pas à l’origine aussi fou que cela mais qu’il a servi de cobaye dans un vaste projet de la CIA sur les différents moyens de manipuler l’esprit. Bien sûr, c’est du cinéma. Encore que ce projet développé par la CIA à partir des années 50 et nommé MK-Ultra a bel et bien existé et n’a pas utilisé que des cobayes volontaires. Il a fait beaucoup fantasmer et continue de le faire, mais ce que l’on en sait de certain suffit à dire que la réalité dépasse la fiction. 

 

Si l’on tente une analyse bénéfices / risques, questionner les informations, les mettre à l’épreuve du raisonnement, considérer que - comme en science - le doute est sain, me semble moins dommageable pour la démocratie qu’accepter la vérité qui sort bien habillée des ministères et recourir à la censure pour éviter que les brebis innocentes s’égarent.

* https://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_MK-Ultra 


(Prochain épisode: Les vertus démocratiques de la manipulation)