03.05.2008

Fractale

En lisant - ce qui est mon métier - divers récits de management, je suis resté un moment pensif. Il y avait comme quelques notes de musique, pas tellement distinctes, mais qui suggéraient un air que je ne parvenais pas à saisir. Ayant perdu le fil de ma lecture, je suis revenu en arrière jusqu'au passage où mon attention avait décollé et j'ai essayé de me concentrer sur ce que racontait l'auteur. Il y était question d'un winner qui réalisa un jour qu'il avait besoin d'un adversaire pour réussir. Et l'auteur de commenter: quand il n'avait pas d'adversaire, il s'en créait un.

La petite musique, c'était celle de la compétition. Une fois identifiée, elle s'est présentée à moi sous les variations les plus diverses. Etre le meilleur à l'école, la plus grande gueule, le vendeur le plus performant. Avoir la voiture la plus récente, la plus rapide, la plus écrasante. Acheter son appartement dans un quartier financièrement inaccessible - et ne parler bien sûr que des commodités que cela procure. Porter des vêtements griffés ou dégriffés - à la fois les plus chers et obtenus au meilleur prix. Avoir eu la marque d'intérêt du maître, avoir eu le dernier mot, la plus grosse augmentation. J'en passe pour rester correct, mais je vous invite à écouter les conversations. Tendez bien l'oreille. Dans combien n'entendrez-vous pas en filigrane ce "Je suis meilleur que toi" ? En permanence, fût-ce à fleuret moucheté, nous nous mesurons les uns aux autres.

La compétition est une fractale de notre société. Les individus, dès l'école, sont en concurrence. D'ailleurs, on les y encourage et pendant des années leur sort va dépendre d'une stratégie purement égocentrique. Il y avait même, dans certains établissements, une épreuve d'entrée qui était du registre explicite de l'ordalie: une joute oratoire où tous les coups étaient quasiment permis. Dans certains milieux, le darwinisme - je ne dis pas celui de Darwin, mais l'ogm qu'on en a tiré - est une religion. Depuis des années, les consultants ultra-libéraux théorisent "l'hyperconcurrence". Avec le jeu que nous appelons "mondialisation", les entreprises, naturellement, sont prises dans cette tourmente qui les déracine. Eh! mec, tu as vu mes ratios, ma capitalisation boursière ?

Les villes, les régions, les pays sont entraînés dans cette dynamique de la compétition généralisée. Où sont les paradis fiscaux ? Où la main d'oeuvre est-elle la moins chère ? Où la règlementation environnementale ou sociale est-elle la moins contraignante ? Dans quel pays les autorités locales ferment-elles le plus facilement les yeux au meilleur prix ? Et cette tempête qui brasse tout retombe sur l'individu qui, à travers le marché du travail et les nouvelles technologies, se retrouve en concurrence à la fois avec son voisin et avec des gars qu'il ne verra jamais, à Delhi ou ailleurs.

L'humanité fait une pause en matière de grandes invasions armées et de migrations massives, mais les civilisations et les modes de vie se retrouvent néanmoins dans l'arène. Certains ont appris à créer un critère, à le faire admettre et à se donner pour référence. Ils diffusent leur production audiovisuelle, mythifient leurs marques, s'emparent des organismes internationaux - qui légifèrent même pour ceux qui en ignorent l'existence. Ils dictent les programmes académiques. Ils forment - de manière formelle ou informelle - les futures élites, politiques ou administratives, des régions à conquérir. Le mode de calcul du Produit Intérieur Brut disqualifie les économies non marchandes. L'enseignement des business schools fait litière des entreprises non capitalistiques et des économies solidaires. Et la vie matériellement dorée des Desperate housewives fait honte ou donne envie à la ménagère du fin fond du Brésil, du 9-3 ou de la Creuse.

Le sport, censé être une élévation de l'être humain, ne fait aujourd'hui que contribuer à cette noria de la concurrence généralisée. Porter la flamme olympique sur le plus haut sommet du monde et marcher en passant sur un peuple méprisé et opprimé: je ne vois là que cynisme et prétention. Se précipiter - qu'on soit spectateur ou athlète - à ce grand rendez-vous des puissances matérielles, ce n'est qu'apporter sa caution à ce jeu destructeur du plus fort. C'est conférer des lettres de noblesse à la barbarie triomphante.

Mais sur cette lancée, il y a pire encore. L'humanité est entrée en compétition avec les autres habitants de la planète qui pourrait bien, du coup, devenir l'île du Docteur Moreau. Que gagnerons-nous, au bout du compte, à être en compétition avec la vie ?

17.03.2008

Rapprochements incorrects

Info n° 1
Un message de notre amie Cécile Thimoreau, de l’association Ensemble Contre la Peine de Mort. En substance, 80% des exécutions capitales sont aujourd’hui le fait de la Chine : entre 7500 et 8000 personnes y auraient été exécutées en 2006. Ce record s'accompagne en outre d'un recours banal à la torture pour arracher des aveux et de procès expéditifs qui entraînent des erreurs judiciaires nombreuses…

Info n° 2
Sur le site de l'association suisse Actionnariat pour une économie durable :
Selon les médias, les autorités chinoises ont admis en 2006 déjà que 95% des organes transplantés dans le pays ont été prélevés sur des personnes exécutées. Dans ces circonstances, les conditions pour un consentement libre et éclairé du donneur ne peuvent de toute évidence pas être réunies. En outre, certains indices corroborent le soupçon selon lequel les arrestations et les condamnations à mort sont en phase avec la demande d'organes. On est loin des procès équitables et conformes aux droits humains.

Info n° 3
L’entreprise européenne Roche commercialise en Chine le Cellcept, un immunosuppresseur destiné à réduire les risques de rejet après une transplantation. Soulignant la relation entre le développement du marché chinois des immunosuppresseurs et les transplantations d'organes forcées, ACTARES a demandé à Roche « de s'engager pour le respect des standards internationaux, de collaborer avec les organisations de défense des droits humains et, en concertation avec les autres entreprises pharmaceutiques, de soumettre la livraison d'immunosuppresseurs à des conditions d'utilisation strictes ». http://www.actares.ch/F/framesetF.htm

Invitation
Cécile Thimoreau nous invite à signer la pétition de la Coalition mondiale contre la peine de mort pour la levée du secret d'’Etat sur la peine de mort et un moratoire sur les exécutions:

http://www.worldcoalition.org/modules/xpetitions/index.php?id=2

16.03.2008

L'esprit des Jeux

Extrait d'un communiqué de Corus Nouvelles (Québec):
L'agitation politique au Tibet n'aura pas d'impact négatif sur les Jeux olympiques ou sur le relais de la torche, ont affirmé samedi les organisateurs des Jeux olympiques. Les préparatifs pour le passage de la flamme olympique sur le Mont Everest et au Tibet "se sont déroulés très en douceur et dans les temps", a déclaré Sun Weide, un porte-parole du comité d'organisation des Jeux, le BOCOG. Sun a ajouté que des groupes pro-Tibet avaient tenté d'instrumentaliser les Jeux olympiques, prévus du 8 au 24 août, pour faire la publicité de leur lutte pour l'indépendance. Mais il a déclaré qu'ils représentaient seulement une petite minorité. "Le BOCOG s'oppose à toute tentative de politiser les JO parce que ça va à l'encontre de l'esprit même des Jeux, a souligné Sun. Nous avons reçu un soutien extraordinaire de la communauté internationale pour les Jeux olympiques." http://www.corusnouvelles.com/rss-violences_tibet_auront_pas-791422-5.html .

Si faire passer la flamme olympique chez la victime avant d'aller la porter chez son bourreau ne scandalise personne "au sein de la communauté internationale", c'est que la "communauté internationale" en question n'est qu'un club de crocodiles. Mais qu'en plus on invoque "l'esprit des jeux" pour garder bonne conscience, là c'est carrément à gerber!

Je parie qu'on aura même droit à quelque prêchi-prêcha pour nous expliquer que les Jeux de 1936 ont permis d'humaniser le régime nazi.