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29/06/2020

Une histoire de friches

 

 

Au terme d’un itinéraire professionnel qui l’avait déplacé aux quatre coins de la France et quelques années à l’étranger, Serge avait décidé de revenir dans sa bourgade natale. Il y avait retrouvé quelques amis de son enfance. Chacun, visiblement, avait vécu sa vie et vieilli à sa manière. Il avait été invité à rejoindre un club service local et, à son grand soulagement, avait constaté que la moyenne d’âge de ses membres était d'une génération de moins que lui. On y trouvait aussi quelques membres du conseil municipal. Les réunions se tenaient dans le salon privé du café-restaurant La Fraternité. L’atmosphère y était à la fois chaleureuse et épicurienne, les activités utiles - même si, au goût de Serge, il y manquait un peu d’originalité.

 

- Quoi ? Tu es devenu fou ?

C’était Onésime, surnommé « le Schtroumpf noir », qui, comme cela lui était coutumier, venait d’exploser. Au fur et à mesure que Serge avait développé l’idée qui lui était venue, la petite assistance - moins de dix personnes - l’avait vu virer au cramoisi.

Quand Serge avait retrouvé ses amis ce soir-là, quelques jours après le début du déconfinement, un article de presse découpé par Marc, dit « Le Geek », passait de main en main. Il était illustré d’une photographie où l’on voyait des hommes et des femmes à la peau sombre faire une queue d’une centaine de mètres pour la nourriture que distribuait une association. Regardant, avant de s’asseoir, par dessus l’épaule de Joël qui n’avait pas fini de le lire, Serge avait vu le titre : « Quand la crise sanitaire se mue en crise alimentaire ».

- Où cela se passe-t-il ? » demanda-t-il.

- En France, mon ami ! En région parisienne » lui avait répondu Marc.

Il avait poursuivi:

- J’ai découvert que la ville de Paris n’a que trois jours de stocks alimentaires devant elle. On considère que c’est normal. Mais quand cela coince quelque part, ce sont d’abord les pauvres qui en pâtissent.

- Ce ne doit pas être propre à Paris…"  avait commenté Serge, l'air pensif.

- Alors, qu’en penses-tu, toi qui préfères les navets aux pétunias ? » lui avait alors jeté le Schtroumpf noir.

A son retour dans sa ville natale, Serge s’était fait remarquer par une tribune libre dans la feuille de chou locale. Il y présentait le mouvement des Incroyables Comestibles (1) et concluait, pour frapper les esprits, que « des vergers ou des jardins partagés seraient davantage adaptés à l’époque que les pelouses et les pétunias entretenus à grands frais d'eau et de personnel par la mairie».

En réponse à l’interpellation d’Onésime, Serge avait rappelé que leur département, pour rural qu’il parût, ne produisait que 10% de la nourriture qu’on y consommait.

Cela avait commencé à agacer Onésime:

- Où trouves-tu de pareilles énormités ? Mets des lunettes: la campagne nous environne de partout !

- C’est exact. Mais qu’est-ce qu’on y produit dans notre campagne ? Des céréales !

- Et alors, avec quoi travaille ton boulanger ?

Danièle intervint:

- Pendant le confinement, beaucoup de gens se sont mis à faire des gâteaux, certains même leur pain, et devinez ce qui s’est passé ? »

Marc, attrapant la balle au bond:

- Notre minotier n’avait pas assez de blé pour produire la farine qu’on lui demandait.

- En effet", confirma un autre, "pendant quelques jours on a eu du mal à trouver de la farine. Faut dire aussi que certains faisaient des stocks !"

Serge reprit:

- Pas seulement. Nos céréales, dans leur quasi-totalité, quittent le département. Vers d’autres départements mais surtout vers l’étranger et elles prennent ici la place des cultures vivrières qui pourraient être consommées localement.

- Et nos marchés de village, qu’en fais-tu ? Ils regorgent de tout ! » s’était exclamé Onésime.

- Leur apparente abondance est loin de compte avec ce qu’il nous faudrait pour être autonomes.

Onésime maugréa:

- Mais pourquoi faudrait-il être autonome ? Nous vendons, nous achetons, ça roule ! Non ?

Danièle:

- D’après ce que j’ai lu, le confinement a privé l’agriculture de personnel saisonnier. Faute de pouvoir les récolter et les transporter, de grandes quantités de fruits et de légumes ont pourri. Quel gâchis, alors que des gens n’ont pas à manger !

- Tu vois, si on cultivait à proximité des consommateurs, il n’y aurait pas eu ce gâchis qui m’attriste tout autant que toi. On aurait trouvé des solutions pour les récolter.

Onésime, de plus en plus agacé:

- Des solutions ? Quelles solutions ? Dans vos rêves !

Danièle, s’efforçant au calme:

- L’an passé, qui donc avait organisé le ramassage de ses fruits par ses clients? Corinne ? A l’entrée du verger, on te donnait un panier en te disant comment faire, au retour on pesait ce que tu avais pris et tu avais une ristourne pour avoir fait la cueillette toi-même. Les gens avaient beaucoup aimé, ils avaient passé un bon moment tout en faisant des économies.

- Pour autant, je ne les vois pas faire cinquante kilomètres pour aller chercher des framboises ! Sans parler des frais d’essence.

- Justement ! C’est bien ce que dit Serge: il faut produire au plus près !

Onésime, s'entêtant :

- Mais la situation que nous avons vécue était exceptionnelle ! A vous entendre, elle va devenir la règle !

Serge avait repris posément la parole:

- Elle a eu le mérite de nous montrer la fragilité du système. Le nombre de choses « exceptionnelles » qui peuvent provoquer disettes ou famines est en train d’augmenter.

Il craignait toujours un peu de passer pour un « Monsieur-Je-sais-tout », mais il avait cependant évoqué ensuite quelques-uns des « bugs » qui pouvaient affecter la régularité de l’approvisionnement alimentaire.

- Alors, tu es contre la mondialisation ? Pour l’autarcie ?

- Ce qui m’intéresse, c’est que, quoi qu’il arrive, dans un monde fragile, nous ayons tous à manger en tant que de besoin. Comme le disent les Anglais: la preuve du pudding, c’est quand on le mange. Les théories économiques ou politiques, ça ne remplace pas une assiette de soupe.

Marc:

- Churchill disait: « La distance entre la civilisation et la barbarie, c’est cinq repas ». On a vu récemment des échauffourées pour une playstation soldée. Qu’est-ce que ce serait au troisième jour d’une disette ! (2)

Serge :

- Il y a une chose qui me frappe. D’un côté, malgré l’agriculture intensive, l’artificialisation des sols, etc. on voit presque partout des bouts de terre cultivables et non cultivés. De l’autre, on a dans notre pays des gens qui ne mangent pas à leur faim et qui ne peuvent pas s’intégrer, l’économie détruisant plus d’emplois qu’elle n’en crée. On a aussi, dans notre village, de plus en plus de maisons qui ne trouvent personne pour les occuper et qui se délabrent.

- Pour cela, tu as raison ! La petite place Bergougniasse, qui était si agréable, est devenue un village fantôme. De toutes ces maisons fermées, pas une sur dix qui n’ait fait l’objet d’une effraction. Vous devinez ce qu'il s’y passe !

Danièle:

- Je me souviens de ce que me racontait mon père de son enfance: ma grand-mère, veuve de guerre, faisait vivre la famille en cultivant un terrain de quelques ares. Elle avait aussi des poules et des lapins. Le recours au marché était limité à ce qu’elle pouvait acheter en revendant ses oeufs et ses volailles. C’était loin d’être la richesse, c’était une économie de subsistance, mais elle et ses trois enfants n’ont jamais manqué de nourriture malgré les problèmes économiques.

- On a aussi des jardinets devenus impropres au jardinage parce que bétonnés ou asphaltés afin d’en réduire l’entretien!

- Quand les gens sont chez eux, ils font ce qu’ils veulent !

- Bien sûr. Mais le peu de fruits ou de légumes qu’ils pourraient produire allègerait la pression sur le marché en cas de problème. Vous le savez aussi bien que moi, il faut des semaines pour faire pousser un radis et des mois pour un poireau : on ne peut pas improviser au moment où la crise surgit.

- Serge, où veux-tu en venir ?

- L’image que j’ai à l’esprit est celle du Père Ceyrac que nous connaissons tous ici. Missionnaire en Inde, il avait remarqué que, où il était, deux populations étaient traitées comme moins que rien, complètement abandonnées: d’un côté les veuves et de l’autre les orphelins des rues. Il a eu l’idée de créer une organisation qui les rapprochait: les orphelins s’occupaient des veuves et réciproquement.

- Je ne vois pas le rapport…

- En rapprochant deux misères, au lieu de les additionner, il les a considérablement réduites. Voilà où je voulais en venir: pourquoi serait-il idiot de rapprocher des malheureux, nos terres en friche et nos maisons en déshérence ? 

C’est à ce moment-là qu’Onésime avait explosé.

- Quoi ? Tu es devenu fou ? Tu veux ramener ici la misère du monde ! On n’a pas assez de problèmes ?

Bien qu’il eût exprimé la vague crainte que plusieurs d’entre eux avaient ressentie aux propos de Serge, tout le monde éclata de rire.

- Le problème qu’on a, Onésime, c’est que nous sommes en train de mourir ! Les gens partent, géographiquement ou au cimetière, les exploitations agricoles ont de plus en plus de mal à trouver des repreneurs, nos commerces survivent de plus en plus difficilement, bientôt on va nous fermer l’école, le bureau de poste… Nous sommes en train de devenir des friches ! Tu veux que je te fasse un dessin ?

- Ton idée est généreuse, c’est vrai… » commença Danièle, pensive.

- Généreuse ? Même pas, pragmatique. 

C’est alors que Claudius qui jusque là était resté silencieux intervint:

- Voyez-vous, à la sortie de Grospetit, le bâtiment abandonné que les anciens appelaient « la fabrique » ?

- Tu veux parler de la « maison des rats » ? Pour sûr qu’on la voit ! Qu’est-ce qu’on attend pour la raser ! Malgré les panneaux, il y a des gamins qui vont y jouer, un jour ou l’autre il y aura un accident !

- En fait," reprit Claudius, "à l’origine, ce n’était pas une fabrique au sens où on l’entend aujourd’hui. Au XIXe siècle, la ville de Paris a voulu se débarrasser des mendiants qui encombraient ses rues, chapardaient aux étalages et ennuyaient le bourgeois. Elle a acheté un terrain de plusieurs hectares, a fait construire ce bâtiment aujourd’hui en ruines, et les mendiants furent invités à y aller apprendre à vivre de leur potager.

- L’invitation a dû être musclée !

- Je ne sais pas. J’ai lu l’étude d’un historien, le professeur Roger, qui conclut que, pour la plupart d’entre eux, ce fut positif: non seulement ils en retirèrent une amélioration matérielle mais aussi une réhabilitation sociale.

- Tu voudrais que l’on fasse la même chose ?

- Je ne dis pas forcément cela. Mais, mutatis mutandis, l’exemple peut être inspirant.

- Cela me fait penser à ce gars qui emmène des délinquants mineurs en grande randonnée. Le juge leur donne à choisir entre la prison et un ou deux mois à crapahuter. Il paraît qu'au retour, la grande majorité de ces jeunes rentre dans le rang et ne replonge plus (3). Le jardinage a peut-être les mêmes vertus... 

- Eh! bien, avant d’inviter la misère du monde et son cortège de délits et de bagarres, je préfèrerais qu’on attire les Parisiens que le confinement a dégoutés de la capitale. Avec le télétravail, ce ne devrait pas être trop compliqué.

- Si tu fais venir des Parisiens, on n’en pas fini avec tout ce qui les dérange: le chant des coqs, le braiment des ânes, les odeurs d’étable, le son des cloches, l’absence de fibre….

Danièle:

- Serge, qui sont les gens auxquels tu songes ?

Pris de court, Serge décida in petto d’enfoncer le clou:

- Ceux de la photo.

- Misère ! » s’exclama Onésime.

- Onésime, des gens qui seraient prêt à travailler la terre pour vivre mieux et dignement, ce sont a priori des gens honnêtes, non ? » répliqua Danièle un peu vivement.

- Ah! oui ? Et comment tu les trouves ?

- Rien ne prouve d’ailleurs qu’ils savent déjà travailler la terre ?

Claudius précisa alors:

- La commune de Paris avait salarié des jardiniers professionnels pour accompagner ses indigents.

Danièle complète:

- On a ici quelques « néo-paysans » qui aideraient sûrement aussi. C’est dans leurs valeurs. Mais comment entrer en contact avec les gens dont parle Serge et savoir à qui on a affaire ?

Le Schtroumpf noir se leva d’un bond, repoussant brutalement sa chaise qui tomba avec fracas derrière lui.

- J’en ai assez entendu ! Si vous voulez continuer avec vos billevesées, ce sera sans moi! Bonsoir la compagnie !

Il sortit sans même relever son siège et claqua la porte derrière lui. Les amis se regardèrent, mi-gênés mi-amusés.

- C’est dommage qu’il ait des a priori et un aussi un sale caractère, car il a le coeur sur la main." commenta Danièle.

Joel:

- Cela dit, je le comprends un peu… Faire venir des gens comme ceux dont tu parles…

Puis:

- Serge, tu ne m’as pas convaincu, mais j’aimerais quand même que tu développes ton idée.

- A vrai dire, l’idée n’est pas réfléchie. Elle m’est venue en voyant l’article apporté par Marc. Si l’on voulait l’explorer, il nous faudrait prendre contact avec des gens qui fréquentent en direct ces populations afin qu’ils nous disent si, d’après eux, certaines familles seraient capables de jouer le jeu.

Claudius:

- Il faudrait en premier lieu savoir ce que nous pouvons offrir: faire l’inventaire des friches et des maisons abandonnées pour voir dans quelles conditions les mettre à la disposition de ces nouveaux « colons ».

Serge:

- Cela permettrait d’avoir une idée de la faisabilité. Mais il faudra impérativement organiser des échanges avec notre population. Qu’elle s’empare du projet, qu’elle en soit co-auteure: c'est une condition de la réussite.

- Oui, il faut que les gens qui choisiraient de venir vivre ici se sentent les bienvenus...

- Ce n'est pas gagné. Des Onésime, il doit y en avoir d’autres dans le village. 

Marc:

- Si l'on trouvait une famille candidate qui vienne se présenter et parler, cela aiderait. Souvent, cela bloque à cause des caricatures que les gens se font les uns des autres quand ils ne se connaissent pas.

Danièle:

- C'est un serpent qui se mord la queue! Par quel bout le prendre ? Les terres ? Les maisons ? L’accompagnement ? Le financement ? Les gens à inviter ? Les gens d’ici ?

- Et à partir de quand laisser filtrer l'idée ?


(La suite de l’histoire est laissée à l’imagination du lecteur)


(1) http://lesincroyablescomestibles.fr/

(2) https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2801659-20200...

(3) En France, sur la même idée Bernard Ollivier a créé Le Seuil: https://assoseuil.org/ .

 

 

27/03/2010

L'architecture de la survie

 

Cette note figure désormais dans le recueil

Les ombres de la caverne

Editions Hermann, juillet 2011

03/02/2010

La descente

Mis à part, il y a quelques semaines, l'information qu'une banque avait écrit à ses clients pour les avertir de la possibilité d'une crise profonde et longue, les grands médias français se font peu ou ne se font pas du tout l'écho d'une telle perspective. L'explication serait que les Gaulois ont déjà tourné la page et que la crise est un sujet qui ne les intéresse plus. Alors, un sujet qui n'intéresse pas le public devient du coup inintéressant pour les rédactions et on le bannit. Voilà un vrai problème qui montre à quel point les logiques fondatrices d'un métier - celui de l'information - sont maintenant biaisées. On ne va pas dire qu'il y a le feu parce que cela ne fait pas recette et tant pis si les gens meurent brûlés vifs! Quand on y réfléchit, il faut quand même un sacré réseau de vassalités, de démissions et de complicités pour en arriver là, et cela aussi en soi est inquiétant.

Il n'en est pas de même Outre-Manche où, la semaine dernière, dans le Dayly Telegraph, le gouverneur de la Banque d'Angleterre expliquait à la une que les ménages se trouvaient devant des années de dégradation de l'emploi, de leurs conditions de vie et de leurs revenus. Je n'ai pas lu cela chez nous. Mais il est vrai que le Royaume-Uni a eu un Premier ministre qui a eu le courage de promettre à son peuple "du sang et des larmes" (Winston Churchill en 1940), ce qui était l'inviter à la maturité. Chez nous, penserait-on que nous ne sommes pas capables d'accéder à cette maturité ? Car, de toute façon, nous sommes dans la même barque que nos voisins. La douce France ne jouira pas d'une grâce particulière de Dieu. L'emploi s'y dégrade comme ailleurs. Le nombre des chômeurs qui ne perçoivent plus d'allocation a atteint un niveau sans précédent. L'impôt sur le revenu ne suffit déjà plus à assurer le service - à payer les intérêts - de la dette publique. Lundi dernier, le journaliste économique Yannick Roudaut nous faisait l'état des lieux et nous annonçait ce qui va en résulter au cours des années à venir, que l'on peut résumer par la chute en enfer d'une grande partie de la classe moyenne. Il montrait que le cercle vertueux s'est brisé qui faisait de cette classe moyenne à la fois la bénéficiaire et la source de la richesse des Trente glorieuses. De son côté, Hervé Juvin, le président d'Eurogroupe Institute, démontre que nous n'entrons pas dans une crise mais dans une métamorphose profonde et étendue et que si nous posons le mauvais diagnostic noussouffrirons encore plus et aurons beaucoup de mal à nous en sortir.

Voici l'article du Dayly Telegraph: TheDaylyTelegraph20012010.pdf

Et voici des chiffres qui nous concernent et qu'il est bon de connaître si on ne veut pas croire que le règne des Bisounours est de retour parce que les boursicoteurs planétaires réussissent à se regonfler la bulle:

http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=2774