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31.03.2008

"L'inversion de la rareté"

Cette expression, tirée du récent livre d'Hervé Juvin que j'ai commencé à lire*, me frappe. Citation:

"Cette inversion de la rareté transforme nos relations avec le monde, avec les autres, avec nous-mêmes: ce qui était rare, précieux, valorisé, comme savoir, comme technique, comme esprit, devient surabondant, banal, négociable, tandis que le gratuit, l'infini, l'inépuisable, comme l'eau, l'air, l'espace, devient cher, limité, compté."

*Produire le monde - Pour une croissance écologique, éditions Gallimard, 2008.

29.03.2008

Le manifeste du tiers paysage

Je remercie Christian Mayeur de m’avoir fait connaître ce livre de Gilles Clément* à qui j’emprunte le titre de ma chronique. Parlant de la constitution des paysages dans lesquels nous vivons, il se révèle une source d’inspiration dans bien d’autres registres.

La manifestation la plus visible aujourd’hui de ce que Teilhard de Chardin appelait le « phénomène humain » est le remodelage du visage de la Terre. Au point que ce que nous appelons encore «la nature» est désormais, des pôles à l’équateur, rarement exempt de notre marque. Cette emprise de l’humain a pour logique principale une spécialisation - à tendance exclusive et extensive - des espaces passés sous contrôle. Sur des surfaces croissantes, on ne voudra trouver que du maïs, du blé ou du soja, à moins que ce ne soient que des habitations, des usines ou des bestiaux : l’homme zone. Il clone aussi. Notre logique de spécialisation a accru son emprise avec l’acquisition de l’ingénierie génétique. Jusqu’alors nous pouvions privilégier une espèce à une autre et, au plus, en jouant sur les croisements, renforcer certaines caractéristiques qui nous intéressaient particulièrement. Avec l’ingénierie génétique, nous allons plus loin : nous choisissons dans une variété ce qui nous intéresse et nous évacuons le reste.

On assiste ainsi partout à une simplification drastique du foisonnement et de l’entremêlement originels auxquels notre planète doit sa fécondité. Cette simplification s’accompagne d’un recul de la biodiversité : jusqu’à l’activité bactérienne des sols qui, sous l’effet des engrais, se meurt. Mais cette réduction n’affecte pas seulement le nombre des espèces de tous ordres, elle affecte aussi la diversité des arrangements systémiques qu’avait suscités dans le long terme l’interaction des êtres vivants**.

La logique d’emprise croissante, de spécialisation et de simplification qui caractérise notre façon d’investir la planète s’exprime encore dans d’autres registres. Ce que l’on pourrait appeler la « biodiversité économique » est soumis à pareil appauvrissement. Les monnaies sont passées au même laminoir que les langues. Les Etats et les services publics doivent renoncer à toute singularité organisationnelle, sociale ou législative. Pour les entreprises, un seul modèle est légitime aujourd’hui : celui de la société anonyme côtée en bourse. Les organismes – comme les coopératives et les mutuelles – et les Etats qui ne s’alignent pas sont suspects, et le Monsanto de l’organisation du commerce, veille au grain.

L’humain lui-même est emporté. Les langues héritées de nos histoires innombrables subissent un sort identique à celui des espèces animales et végétales. A l’image des quelques variétés céréalières éventuellement transgéniques qui se sont approprié des centaines de millions d’hectares, quelques idiomes plus ou moins simplifiés chassent les milliers de langues qui, chacune, rendaient compte depuis des siècles d’une façon unique de parler le monde. Au delà des mots qui disparaissent, c’est la richesse même de la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes, de l’aventure humaine, qui est maintenant menacée. Ces champs où, sur des centaines de milliers d’hectares, on ne trouve plus qu’une seule espèce de vivant - et ces semences qui ont été réduites à quelques-unes de leurs caractéristiques - nous parlent de nous, de notre essence. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une représentation de l’existence aussi simpliste que celle de la société de consommation anime un si grand nombre de cerveaux. Aussi, est-ce la première fois que nous sommes en si grand danger.

Le salut viendra selon moi – s’il le peut - de ce que Gilles Clément appelle dans son domaine les « délaissés » : ces lopins, ces lisières, ces bords de champ oubliés, où les herbes folles reprennent quelque droit de survie et se tiennent en réserve de l’avenir.

* Editions Sujet/Objet, 2004.
** Pour la biologiste américaine Lynn Margulis, le vivant comprend cinq règnes en interaction: les bactéries, les algues, les champignons, les plantes et les animaux.

26.03.2008

Résurrection

La planification, qui donne le pouvoir à la psychorigidité. Les systèmes de comptabilité publique ou privée, les tableaux de bord et les ratios qui rendent aveugle et sourd à l’essentiel. Les organismes génétiquement modifiés, atrophiés à la mesure de nos représentations, lachés dans des écosystèmes que notre entendement ne peut embrasser. Des cultures déployées à grande échelle, avec la rigueur d’une chaîne de montage des Temps modernes, qui détruisent les équilibres naturels comme une main négligente balaie un château de cartes. L’humain lui-même réduit à des chiffres, enserré dans des emplois du temps tirés au cordeau, informatiquement fliqué, invité à une précarité érigée en devoir d'état. L'acccumulation de règles, de règlements, de lois et de procédures qui occupent des nuées d’experts en tout genre et dont les mailles n’empêchent rien. Au nom de la performance et de la création de valeur, la chasse au non-contrôlable, aux secondes perdues, aux espaces inemployés, aux activités non marchandisées, aux diversités non requises et à la fécondité non programmée. Pour résultat, un monde où s’accroissent les pénuries des biens les plus essentiels, le nombre de pauvres et l’insécurité. Les solutions d’hier qui sont les problèmes d’aujourd’hui. Les solutions d’aujourd’hui qui préparent les naufrages et les catastrophes de tout à l’heure…

Telle est la planète des "gestionnaires", cette classe culturelle issue de la pensée unique que distillent depuis des lustres les meilleures business schools, devenue en l'espace d'une génération une sorte de franc-maçonnerie mondiale et qui s’est emparée des représentations collectives et des leviers de l'économie.

Dans les interstices de cette planète sur papier ligné, de ces latifundia de monoculture intensive, des herbes folles : les cancres qui n’apprennent pas dans les règles, les asociaux qui prétendent refaire société, les « humanitaires » qui veulent sauver le monde - et les écolos, les mystiques, les artistes, les poètes, les altermondialistes, les « bio » - j’en passe - qui défendent la possibilité d’autres bonheurs.

Puis, non plus dans les interstices mais aux marges maintenant de cette même planète, pesant sur les frontières, les barbares : ceux qui habitent les banlieues d’ici ou d’ailleurs, les favellas, les barrios, les bidonvilles. Ceux qui écorchent nos oreilles de leurs accents grossiers, qui transgressent nos règles du jeu et parfois, même, nous agressent. Et aussi ceux qui crèvent de faim dans leur pays – grâce en partie à notre mondialisation – et qui croient que, s’ils venaient nous rejoindre, nous leur laisserions les miettes qui tombent de notre table. Devant cette masse croissante qui, comme l’eau s’accumulant derrière un barrage, menace leur société de powerpoints et de tableaux Excel, les « gestionnaires » ne lésinent pas sur les médecines : pesticides, insecticides, murs, grilles, grillages, vigiles, législations, procès, police, promesses…

Alors qu’ils connaissent sur le bout du doigt la théorie de la courbe de vie des produits, l’idée ne leur vient pas que tout ce qui vit est mortel et que ce monde qu’ils ont construit et que, laborieusement, ils tentent de faire durer, l’est comme le reste. Mortel, il l'est d'autant plus que le bonheur qu’il prétend proposer génère en fait de plus en plus d’appelés et de moins en moins d’élus. Au surplus, ce bonheur, quand on y baigne, déçoit chaque jour un peu plus. Pire : il nous trahit et nous le savons.

Mais, surtout, cette planète subtilisée par les gestionnaires, nous sommes en train - comme le montrent des observateurs aussi différents que Paul H. Ray et Sherry R. Anderson*, Alain de Vulpian** ou Serge Latouche*** - de nous la réapproprier et, déjà, de la réinventer.

Le monde du lendemain se nourrit toujours de celui d’aujourd’hui. Les civilisations ne s’effondrent pas : elles se transforment. Pour leurs géniteurs, un cauchemar : ce qu’ils voient, c’est rien autre que la montée des Barbares. Mais, comme le dit la Bible, « La pierre que les bâtisseurs avaient rejetée, j’en ai fait ma pierre d’angle. » De la corruption du latin par les immigrés de l’Empire romain sont nés l’Italien, l’Espagnol et le Français. Toutes les beautés et les espérances que nous ménage le monde à venir sont en germe dans ce que le monde d'aujourd'hui honnit.

* Cf. L'émergence des créatifs culturels, éditions Yves Michel, 2001.
** Cf. A l'écoute des gens ordinaires, ce sont eux qui changent le monde, Dunod, 2004.
*** Cf. La Planète des naufragés, La découverte, 1991.

20.03.2008

Le bonheur de haïr (2)

Ce qu’a subi le Christ pendant la nuit de son procès est emblématique des pratiques sans âge des bourreaux ordinaires lorsque pouvoir leur est donné sur d’autres êtres humains accusés de troubler l'ordre public. Innombrables sont les récits où, en toute circonstance, on retrouve comme dans celui de la Passion la lancinante litanie des coups, des crachats, des injures et des humiliations. A travers le corps, la dignité de l’autre toujours est visée, et, honteusement, le fait d’être du côté de l’ordre légitime la jouissance de ceux qui tiennent d’autres êtres humains à leur merci.

307 personnes interpelées, enfermées et brutalisées. Des heures contre un mur, jambes écartées, bras tendus. Matraquages en règle, crachats, gifles, jets de gaz lacrymogène, injures, menaces de sodomisation ou de viol, coups dans les testicules, dans le visage, brûlures de cigarette, tête cognée contre les murs... Prisonnières - on n'en sera pas surpris - dénudées et obligées de s’exposer.

Cela a duré trois jours. Trois jours. J’arrête là.

Selon vous, cela se passe où et quand et qui sont les 307 individus ainsi traités? En majorité, il s’agit d’étudiants et d’étudiantes et, en moindre nombre, d’employés, de chômeurs, d’avocats et de journalistes. Une engeance du diable, on en conviendra. Et qu'ont-ils fait pour s'attirer pareille haine ? Un crime de lèse-majesté: ils ont manifesté pacifiquement devant l'immeuble qui abritait le G8. C'était à Gênes – en Italie - et c'était en juin 2001. Le procès vient enfin d’être ouvert contre les 46 policiers, carabiniers, agents pénitenciaires et autres médecins de la caserne Bolzaneto où se sont produits les faits. Il met au grand jour ce qui peut se passer, dans un pays point si différent du nôtre, en ce début du XXième siècle.

Oui, cela existe.

Eloge de la viscosité

Les thuriféraires d’une économie réduite à la seule logique de marché me font penser aux astronomes de jadis en train d’énoncer les règles de la mécanique céleste. Leur représentation fondatrice est celle de sphères qui évoluent dans le vide. Dans l’idéologie néolibérale, les corps célestes sont les agents économiques. La simplicité de leur mouvement est fixée par le paradigme de la « maximisation du profit ». Quant à la perfection du marché, elle est atteinte lorsqu'est assurée l’absence de tout frottement - de tout frein à la libre concurrence - qui correspond au vide intersidéral des physiciens.

La représentation du marché parfait s’appuie ainsi sur celle d’agents économiques vidés de toute complexité, et sur celle d’une fongibilité totale de tout ce qui existe. L’offre de quoi que ce soit – café, voitures, eau, organes vitaux, travail, sexe ou argent - peut se confronter instantanément à la demande correspondante, et vice-versa. La promesse qui nous est faite, c’est que, lorsque ce point-là sera atteint, la création de richesse sera générale et ubicuitaire, et tout le monde en aura sa part. Le chemin qui nous conduit à cette harmonieuse musique des sphères passe par la suppression des couacs et de leurs causes: ralentissements intempestifs ou honteuses déperditions d'énergie. Car, dans ce monde où nous vivons, assez éloigné il faut le dire du ciel des idées, le vide n'existe pas et les humains ne sont pas lisses. Pour que la théorie fonctionne il faut donc créer ce vide et enlever toute aspérité aux comportements des «agents».

Une des meilleures représentations à mon sens de l’utopie néolibérale se trouve dans Le successeur de pierre, le roman de Jean-Michel Truong. On y voit le héros, confiné dans une sorte de bulle, qui propose ses services intellectuels à distance sur une place de marché virtuelle où il est en compétition avec la masse des autres offreurs. J’y vois une métaphore de la « dissociété » que décrit l’économiste Jacques Généreux, où l’individu se retrouve isolé, en concurrence avec ses pairs, ne faisant plus société, et donc impuissant face à la machine économique que les grandes compagnies ont réussi à imposer. Mais, sans aller chercher des exemples toujours contestables dans l’imaginaire des écrivains, il suffisait de regarder l’autre soir sur France 2 le documentaire Travailler à en mourir, pour avoir un échantillon de la vie idyllique que nous promet la réalisation du marché parfait.

Je disais que la perfection du marché suppose des sphères bien lisses évoluant dans un vide intersidéral. Les gens dont le film nous conte la triste histoire font l’expérience de cette nouvelle mécanique céleste : la neutralisation des dispositifs protecteurs comme vide et l’état permanent de survie comme abrasif. Or, force est de l’admettre, malgré la beauté de l’épure, l’humain, cet imbécile, résiste. Jusqu’à tomber en dépression voire à en mourir. On me fera sans doute remarquer que c’est le prix de la performance et de la compétitivité et on me ressortira les prétendues lois de Darwin. Dites, toute rationalité mise à part, c’est vraiment le monde que vous souhaitez à vos enfants ? La guerre - fût-elle économique - est-elle une fatalité ? Cherchez à qui le crime profite !

19.03.2008

Naïveté occidentale ?

Je connais un dirigeant de grande entreprise, stratége et manoeuvrier remarquable, qui est aussi d'une lucidité sans complaisance quant aux points faibles qui permettent d'avoir barre sur un être humain. Une de ses maximes favorites est «qu’on n’obtient des gens ce que l’on veut qu’aussi longtemps qu’on ne leur a pas donné ce qu’ils désirent».

Alors que les Jeux olympiques vont bientôt se tenir, la «communauté internationale» s’alarme soudain de la brutalité du régime de Pékin. C’est un peu tard pour négocier, non ? Tout ce « temps de cerveau disponible » qui cet été sera offert tout autour du globe aux messages publicitaires, les firmes occidentales et leurs actionnaires ne sont plus capables de le sacrifier - et les dirigeants de Pékin le savent bien.

La force de ceux qui accueillent cette année les JO n’est autre que notre rapacité. Et je ne pense pas en l'occurrence qu'au registre financier. Qu'on soit un actionnaire de Coca, une chaîne de télévision, un imprimeur, un floqueur, un athlète, un coach ou seulement un addict du sport en chambre; qu'on attende la gloire, l'argent ou une distraction excitante et sans effort, impossible de passer à côté d'une pareille aubaine! D'autant que, comme disait ma grand-mère, nous avons déjà la bouchée "à moitié gosier". Et que c'est seulement tous les quatre ans! Alors, les hôtes de Pékin savent bien que, malgré les émois et les effarouchements, le Tibet et l’éthique ne pèsent pas vraiment grand-chose pour leurs prochains invités.

La valeur de nos valeurs est celle des sacrifices que nous sommes prêts à faire. J’en connais pour qui le Tibet a moins d'importance que leurs futures soirées télé. A chacun le prix de son âme.

Le bonheur de haïr

Dans son roman Le Pays des Marées, Amitav Ghosh décrit comment des villageois ne se contentent pas d’éliminer un tigre qui les a terrorisés mais se vengent de lui en le faisant brûler vif. Bien que l'on puisse aisément imaginer ce que ces pauvres gens avaient enduré de la part de ce fauve et toute l'accumulation de souffrances et d'angoisses qu'ils avaient à exorciser, l'épisode m'a laissé perplexe.

Un film récent, Taken, exploite chez le spectateur un ressort assez proche. Il s'agit d'une situation dramatique déjà maintes fois exploitée: la rencontre d'une proie innocente avec la plus fangeuse barbarie. Tout au long de l’action, on a le cœur qui saigne pour l’héroïne – une adolescente américaine enlevée à son hôtel en plein Paris – tandis que, à proportion, il se soulève de haine pour les malfrats qui veulent en faire une esclave de bordel. Dans le rôle des abominables de service, ceux-là sont plutôt réussis. Aussi, y a-t-il des moments où l'on bout sur son siège. On aimerait se lever, prendre ces puants par le colbaque, les jeter au sol et les piétiner. On aimerait surtout briser leur hideuse suffisance et leur faire éprouver à leur tour la terreur, la souffrance et l'humiliation qu'ils ont infligées. Dans la salle, à un moment particulièrement révoltant, des spectateurs laissent fuser des « Salauds ! » ou autres injures plus grossières. Quand le "justicier" intervient enfin, c’est avec une forme de jouissance que nous le voyons ratatiner les ordures.

Il y a là-dedans quelque chose qui me met mal à l'aise. Descartes disait que la haine est mauvaise pour la santé. En tout cas, ressentir de la haine au point d'avoir besoin de l'assouvir dans la souffrance de l'autre ne me paraît pas sain, cela se passât-il dans l'imaginaire. Je crois qu'il n'est pas inutile de se demander les ressorts qui sont en jeu au fond de nous dans de pareils moments et les risques de dérive auxquels ils nous exposent.

Depuis l'attentat du 11 septembre 2001, le recours à la torture aux US n'est plus qu'un secret de polichinelle. Tout se passe comme si la menace terroriste justifiait tout, y compris des dérapages qui n'en sont plus. Le président Busch s'est personnellement opposé à l'interdiction du "supplice de la baignoire". L'étrange est que, parallèlement, plusieurs des feuilletons que diffusent aux heures de grande écoute les chaînes de télévision américaines abondent en scènes de torture. Scènes justifiées - voire même niées en tant que telles - par un réalisateur comme Joel Surnow qui dit de Jack Bauer*son héros: "Ce n'est pas un tortionnaire, c'est juste un citoyen qui sait se montrer convaincant quand il le faut". Selon Christian Salmon** à qui j'emprunte ces informations, la légitimation de la torture par l'adhésion des téléspectateurs à un scénario de fiction remplace pour l'administration Busch celle que le droit international lui refuse. "Est-ce que Jack Bauer a eu raison de se montrer un peu persuasif avec le salaud de service ?" "Ben oui, évidemment!" "Alors, n'est-ce pas, avec ceux qui nous menacent on a bien le droit d'en faire autant!"

Manifestement, l'être humain peut trouver du plaisir, voire de la jouissance, dans la haine. Les exemples sont nombreux d'atrocités commises par des braves gens. Ils n'ont eu besoin que d'y voir une chose juste, voire louable. Peut-être la désignation d'un être comme mauvais est-elle la clé qui livre l'âme du bon Dr Jekyll à l'emprise démoniaque de l'abominable Mr Hyde. Méfions-nous de ceux qui diabolisent l'autre. Ils nous jettent en pâture à nos démons les plus destructeurs.

* Série "24 heures chrono".
* Le Monde du 15 mars 2008.

17.03.2008

Rapprochements incorrects

Info n° 1
Un message de notre amie Cécile Thimoreau, de l’association Ensemble Contre la Peine de Mort. En substance, 80% des exécutions capitales sont aujourd’hui le fait de la Chine : entre 7500 et 8000 personnes y auraient été exécutées en 2006. Ce record s'accompagne en outre d'un recours banal à la torture pour arracher des aveux et de procès expéditifs qui entraînent des erreurs judiciaires nombreuses…

Info n° 2
Sur le site de l'association suisse Actionnariat pour une économie durable :
Selon les médias, les autorités chinoises ont admis en 2006 déjà que 95% des organes transplantés dans le pays ont été prélevés sur des personnes exécutées. Dans ces circonstances, les conditions pour un consentement libre et éclairé du donneur ne peuvent de toute évidence pas être réunies. En outre, certains indices corroborent le soupçon selon lequel les arrestations et les condamnations à mort sont en phase avec la demande d'organes. On est loin des procès équitables et conformes aux droits humains.

Info n° 3
L’entreprise européenne Roche commercialise en Chine le Cellcept, un immunosuppresseur destiné à réduire les risques de rejet après une transplantation. Soulignant la relation entre le développement du marché chinois des immunosuppresseurs et les transplantations d'organes forcées, ACTARES a demandé à Roche « de s'engager pour le respect des standards internationaux, de collaborer avec les organisations de défense des droits humains et, en concertation avec les autres entreprises pharmaceutiques, de soumettre la livraison d'immunosuppresseurs à des conditions d'utilisation strictes ». http://www.actares.ch/F/framesetF.htm

Invitation
Cécile Thimoreau nous invite à signer la pétition de la Coalition mondiale contre la peine de mort pour la levée du secret d'’Etat sur la peine de mort et un moratoire sur les exécutions:

http://www.worldcoalition.org/modules/xpetitions/index.php?id=2

16.03.2008

L'esprit des Jeux

Extrait d'un communiqué de Corus Nouvelles (Québec):
L'agitation politique au Tibet n'aura pas d'impact négatif sur les Jeux olympiques ou sur le relais de la torche, ont affirmé samedi les organisateurs des Jeux olympiques. Les préparatifs pour le passage de la flamme olympique sur le Mont Everest et au Tibet "se sont déroulés très en douceur et dans les temps", a déclaré Sun Weide, un porte-parole du comité d'organisation des Jeux, le BOCOG. Sun a ajouté que des groupes pro-Tibet avaient tenté d'instrumentaliser les Jeux olympiques, prévus du 8 au 24 août, pour faire la publicité de leur lutte pour l'indépendance. Mais il a déclaré qu'ils représentaient seulement une petite minorité. "Le BOCOG s'oppose à toute tentative de politiser les JO parce que ça va à l'encontre de l'esprit même des Jeux, a souligné Sun. Nous avons reçu un soutien extraordinaire de la communauté internationale pour les Jeux olympiques." http://www.corusnouvelles.com/rss-violences_tibet_auront_pas-791422-5.html .

Si faire passer la flamme olympique chez la victime avant d'aller la porter chez son bourreau ne scandalise personne "au sein de la communauté internationale", c'est que la "communauté internationale" en question n'est qu'un club de crocodiles. Mais qu'en plus on invoque "l'esprit des jeux" pour garder bonne conscience, là c'est carrément à gerber!

Je parie qu'on aura même droit à quelque prêchi-prêcha pour nous expliquer que les Jeux de 1936 ont permis d'humaniser le régime nazi.

14.03.2008

Pourquoi SecondLife n'est pas une déviance

Au temps lointain de mon enfance, des médecins dénonçaient périodiquement les modes qui s'emparaient successivement de la jeunesse. J'ai souvenance d'attaques particulièrement virulentes contre le hula hoop, ce cerceau diabolique accusé de desquisser les vertèbres des adolescents, et évidemment contre le rock et le twist dont les distorsions rythmiques ou arythmiques promettaient à ceux qui les pratiquaient une déchéance corporelle accélérée. Ce n'est pas sans faire penser à l'interdit de la masturbation, dont le fondement moral ou religieux se revêtait d'opinions pseudo-scientifiques: "ça rend sourd", "ça empêche la croissance", etc. En fait, au delà de la parano parentale, cela soulève selon moi la question du rapport de malaise qu'une génération entretient avec le plaisir cultivé par une autre.

La même chose se passe aujourd'hui avec le monde virtuel qui, en tant que phénomène nouveau, génère évidemment des excès que ceux qui se sentent mal à l'aise avec ce monde inédit - et on peut les comprendre - pointent du doigt. Je suis bien d'accord que, dans cette période en quelque sorte expérimentale de notre relation au cyberespace, des dérives dangereuses sont possibles. Cela dit, si on en vient à jeter l'anathème sur les couteaux de cuisine au motif que Mme Michu s'en est servi pour assassiner son amant, ou sur le haut-médoc parce que certains en abusent, on est selon moi vraiment mal parti. Rappelons-nous que la pomme de terre, ce tubercule si sympathique, jouissait au XVIIIème siècle d'une réputation diabolique et que les pauvres se seraient laissé mourir de faim à côté d'un champ de patates. Au point que Parmentier, qui manifesta en l'occurence un vrai génie du marketing, en avait fait ostensiblement garder les cultures... pour donner envie aux gens d'en consommer.

Dans cet esprit de réhabilitation éventuelle des couteaux de cuisine, des pommes de terre et du haut-médoc, je tiens à signaler le blog de la psychologue Marie Juan Lallier - "Quelle psychologie dans quelle société ?" - que vous trouverez à cette adresse: http://mariejuanlallier.blogspirit.com/ . L'article auquel j'ai emprunté mon titre - on peut avoir des moments de paresse, surtout lorsqu'on s'est couché tard - mérite la lecture. Il rend compte d'une étude conduite par la société Repères qui se demandait comme beaucoup de nos contemporains si le succès de SecondLife résultait "d’une envie massive et planétaire de s’échapper de la réalité".

Or, rappelle opportunément l'auteur, l'humain est un être social. Peut-être le succès de SecondLife est-il d'abord la manifestation de cette humanité ?

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