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23.06.2008

Sixième sens

Je trouve intéressant d’analyser certains films comme on le ferait d’un rêve qu’on a eu pendant la nuit. Ainsi, par exemple, de Les Autres d’Alejandro Amenabar ou de Le Sixième sens, de M. Night Shyamalan.

Dans les deux cas, nous avons affaire à des personnages qui sont morts et qui, ne s’en étant pas rendu compte, continuent à hanter ce côté-ci monde. Dans Les Autres, l'héroïne incarnée par Nicole Kidman, avant de se suicider, a tué ses enfants au cours d’un accès de désespoir : cela se passe pendant la Grande Guerre et elle a appris que son mari ne reviendrait pas. Elle refoule cet acte horrible et on découvrira que ce refoulement a fait d'elle un fantôme. Dans Le sixième sens, le psychiatre que joue Bruce Willis est agressé sous nos yeux par un de ses patients, mais nous le voyons ensuite qui continue à vaquer à ses occupations et nous croyons qu’il en a réchappé. Comme dans Les Autres, il faut attendre les dernières minutes du récit pour se rendre compte qu’il n’en est rien. L’art des réalisateurs, dans un cas comme dans l’autre, est double. Tout au long des histoires qu’ils nous content, à aucun moment le dénouement que je viens d’évoquer ne se propose à notre esprit et, cependant, on peut revoir attentivement les films, les images ne trichent pas : aucune qui soit incompatible avec la fin vers laquelle on nous conduit.

On peut prendre ces deux œuvres cinématographiques au premier degré, comme une spéculation sur « l’après-vie ». Une conviction assez répandue chez ceux qui affirment l’existence des fantômes est que ceux-ci sont le résultat de morts brutales : la victime ne réalise pas qu’elle est morte, alors elle erre sur les lieux qu’elle a connus et autour des gens qui étaient ses familiers. On peut dire aussi, banalement, que la seule information à tirer de ces deux films est le goût des publics de masse pour le sensationnel, le lugubre ou les scénarios à surprise. On peut dire, encore, en se donnant un peu plus de recul, que la hantise qu’ils trahissent est moins celle des défunts qui ont de la peine à s’éloigner que celle de la mort elle-même, que notre civilisation n’ose pas regarder en face et qu’elle dissimule comme quelque chose de contre-nature.

A méditer ces deux récits, une autre idée m’est venue. Si j’étais un psychanalyste à qui un de ses patients les conterait comme des rêves qu’il viendrait de faire, j’y lirais une autre histoire, isomorphe certes, mais issue d’un registre différent. J’y verrais rôder une vague prise de conscience. Celle que nous continuons à nous comporter comme si nous n’avions pas déjà quitté le monde où ces comportements étaient cohérents: le monde du progrès indéfini et de l’abondance matérielle. Alors que, de tout côté, l’écosystème nous envoie des signes de son épuisement et que, pour des humains de plus en plus nombreux, il ne fait vraiment pas bon être né en ce siècle, pensez aux représentations de la réussite que nous continuons à cultiver, pensez aux vagues inépuisables de la publicité et à la plupart de nos débats politiques: nous sommes des morts qui s’accrochent à une existence fantasmée sans rapport avec la réalité.

20.06.2008

Mort aux exceptions

Début 2008, à Paris - rapportait Le Monde la semaine dernière - un patient s’est réveillé alors qu’on s’apprêtait à lui prélever le cœur. Une heure et demie d’arrêt cardiaque malgré des soins opiniâtres. Aujourd’hui - l’opération n’ayant évidemment pas eu lieu - il marche et il parle. « C’est exceptionnel ! » dit un médecin. L’agence de biomédecine ouvre le parapluie : « … le patient n’était pas décédé et aucun constat de décès n’a donc été fait… » Nous voilà rassurés, tout va très bien Madame la Marquise !

Mise en accusation mezzo voce, une loi que la France a adoptée en 2007 et qui, dans d’autres pays européens, a permis d’accroître le nombre de bénéficiaires de greffes. Celle-ci autorise le prélèvement « à cœur arrêté », avec un protocole que notre Académie nationale de médecine a jugé conforme « à toutes les dispositions éthiques et déontologiques ». Peut-être un cas de panurgisme règlementaire comme il y en a tant. Jusque là, chez nous, il était nécessaire de constater préalablement l’état de coma dépassé et de mort cérébrale : encore une de ces « exceptions françaises » qui nous valait sans doute d’être brocardés par nos voisins de palier. Supporter la différence, la sienne ou celle des autres, semble de plus en plus difficile.

Le problème, cependant, est loin d’être simple. En 2007, rien qu’en France, 231 décès auraient été évités si on avait disposé d’organes à greffer… Quand on fait partie de ceux qui attendent – l’intéressé lui-même, sa famille ou son médecin - le temps doit paraître long. On peut être tenté – parfois - de penser que, tout de même, il y en a quelques-uns qui mériteraient de vivre un peu moins afin que d’autres puissent vivre un peu plus… Dans l’article précité, une précision nous est bizarrement donnée : il paraît que la victime de l’arrêt cardiaque ne suivait pas son traitement. Alors, n’est-ce pas, quel gâchis qu’un pareil inconscient continue à jouir d’un organe dont il prend si peu de soin ! Pour, en plus, tromper nos repères sur la vie et la mort ! - Je plaisante bien sûr.

Cela dit, faute d’une bonne guerre ou d’une recrudescence des accidents de la route, que faire ? J’imagine une procédure du genre : « Votre cœur ne bat plus depuis quarante-cinq minutes malgré l’énergie que nous avons employée à le masser. Votre crédit auprès de la Sécurité Sociale est épuisé et vous n’êtes pas un gros contribuable. Votre rôle au sein de la société n’a rien de singulier : pas de mandat électif, de responsabilités syndicales ou économiques. En outre, au vu de votre état civil, vous avez déjà assez vécu et vous ne manquerez à personne. En revanche, votre voisin de chambre, qui peut callancher d’un moment à l’autre, a dix ans de moins que vous, une femme et des enfants qui l’aiment et une entreprise qui compte beaucoup sur lui pour développer le marché des billblocks. En vertu de l’article… »

Michael Bay, le réalisateur de The Island, propose une autre solution : un élevage de clones. Si vous avez les moyens d’entretenir votre double, celui-ci, le moment venu, constituera votre stock d’organes de rechange, parfaitement compatibles avec votre système immunitaire et votre anatomie. En contrepartie, ledit double est élevé dans des conditions relativement plus agréables que celles réservées aux animaux de boucherie. Et, bien sûr, dans l’ignorance de son véritable destin. Cela vous fait froid dans le dos ? Tant mieux. Regardons les choses en face : il n’est rien que l’argent ne puisse produire.

Heureusement, avant qu’on puisse satisfaire ainsi le marché de la survie, il y a des pays peu regardants en matière d’éthique. D’expéditives exécutions fournissent d’ores et déjà d’organes jeunes et sains ceux qui ont les moyens de rémunérer la chaîne des complicités et des silences. Que leur reprocher si c’est aux dépends de quelques ennemis publics avérés ?

En attendant, je ne vois qu’un conseil à vous donner : quoi qu’il vous arrive, débrouillez-vous pour être dans le ventre de la courbe de Gauss : soyez bien mort ou bien vivant mais, de grâce, ne jouez pas avec les frontières. Notre société est régie par la pensée cloisonnante. « De par le roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu ! »

16.06.2008

Europe(s)

Après la France et le Danemark, l’Irlande a dit non. Non à quoi ? A «l’Europe» ? Mais quand donc se décidera-t-on enfin à admettre que c’est d’une Europe – et pas de «l’Europe» - que les peuples qui ont la possibilité de s’exprimer ne veulent pas ? Quand, surtout, renoncera-t-on à considérer que cette version de l’Europe dont on nous remet le couvert avec entêtement depuis des années est la seule possible ?

Des dizaines, des centaines, des milliers d’Europe sont possibles! Seulement, pour les découvrir, encore faudrait-il se décider à ranger la copie que les peuples, dès qu’ils sont consultés, rejettent. Encore faudrait-il qu’au lieu de court-circuiter les gens comme on l’a fait en France après les avoir consultés - et comme on s’apprête à le faire après le vote irlandais - on se mette à les écouter, réellement, avec un esprit d’ouverture, de découverte et d’expérimentation.

Les gens ne sont pas contre l’Europe. Au contraire. Mais ils ont acquis la conviction que l’Europe, leur Europe, celle du quotidien, celle où l’on vit, est trahie. Dans un monde en voie d’uniformisation autour d’un modèle économique et social aussi unique que contesté, cette Europe des peuples représentait naguère encore le lieu possible d’une réinvention du « vivre ensemble ». Du fait de la profondeur et de la diversité de son expérience historique, cette Europe-là avait la capacité de produire une alternative à la solution du tout pareil, du «tout marché», de l’hyperconcurrence et du darwinisme social.

Ce que les peuples ressentent aujourd’hui, c’est que leurs élites, avec une surdité qui n’a d’égale que leur cynisme, sont dans le copié-collé entêté d’une version dont ils ne veulent pas. Ils ressentent une dissolution progressive du local et du spécifique dans le global, de la diversité dans l’homogénéisation, et, par-dessus tout, une expulsion de l’intime livré à une immense place de marché. Ils constatent un abandon de la dimension sensible de la vie au profit d’une mécanique qui est au bord de leur échapper, comme bien d’autres déjà leur ont échappé. Alors, avant qu’ils se retrouvent complètement désarmés, avant qu'aille trop vite le train qui les emporte où ils ne veulent pas aller, ils tirent le signal d’alarme. Ils disent « non ».

De tout temps, la stratégie des ambitieux a consisté à construire et à faire accepter le terrain de jeu et les règles avec lesquelles ils veulent jouer. Louis XIV, avec la cour de Versailles, en a donné un exemple éclairant. L’Europe qu’on nous propose est du même ordre. Alors, changer d’Europe revient, pour les princes d’aujourd’hui, à renoncer à produire la cour dans laquelle ils se voient déjà jouer. Plus encore : à changer la représentation qu’ils se font de leur propre réussite. La démocratie n'est pas un état stable et facile. Elle court en permanence le risque d'être récupérée par les princes de tout poil.

Revenons à Platon et à Socrate: le capitaine d'un navire ne choisit la route qu’en fonction de la destination que lui assignent les armateurs. En ce qui concerne l'Europe, ce sont les peuples qui sont les armateurs véritables. Très trivialement, ce sont eux qui paient, ce sont eux qui risquent. La destination qu’ils demandent aujourd'hui, c’est un nouveau projet de société. Mais depuis combien de temps les capitaines ambitieux se sont-ils souciés d’une destination qui ne serait pas celle qu’ils ont déjà choisie ?

01.06.2008

Docteur House

Il est bon d’avoir des jeunes à la maison : cela peut vous éviter de tomber dans les jugements à l’emporte-pièce comme, par exemple, s’agissant des « séries américaines ». Outre des histoires parfois bien tournées et quelques acteurs qui tirent leur épingle du jeu, leur succès peut aussi nous renseigner sur la sensibilité contemporaine. Un récent épisode de Dr House* illustre ainsi, avec brio selon moi, plusieurs tensions typiques de notre époque. House – avatar médical de Sherlock Holmes et même, très probablement, du véritable médecin qui a inspiré à l’origine le personnage de Conan Doyle – est un individu politiquement incorrect. C’est un transgresseur dans l’âme : il refuse de porter sa blouse blanche de médecin, il se drogue pour soulager ses douleurs physiques, il tient parfois aux femmes des propos déplacés et, tonitruant dans les couloirs, il envoie au diable tout ce qui ressemble à une autorité. En outre, une attaque mal guérie lui donne une démarche de fou. Mais il est génial.

1f2551abb8d0f948f09f98fd72c445df.jpgHouse a pour passion le diagnostic des cas improbables. Il se penche sur les symptômes que les procédures habituelles ne permettent pas d’élucider. Au début de l’histoire, on assiste à l’exercice du «diagnostic différentiel»: on recense les paramètres du patient et on compare la liste obtenue à celles des maux parfaitement documentés. Parfois les constellations ne se superposent pas et c’est à House d’intervenir. Ce qui se passe alors ne relève plus seulement de la pensée linéaire. Deux autres registres apparaissent : la vision systémique et la sérendipité. Après avoir appris tout ce que le corps du patient peut lui livrer, House va s’intéresser à la psychologie de ce dernier, à son histoire, à sa façon de vivre, à son environnement. Bienvenue dans l’épais brouillard des causes multiples et combinées ! C’est alors que la sérendipité - l’art de faire des découvertes inattendues – peut venir au secours du détective: en l’occurrence, la mort concomitante d’un chat va cristalliser le diagnostic**.

Une autre histoire, simultanément, se déroule au niveau de l’hôpital. Un riche self-made man entre au capital de l’établissement et devient président du conseil d’administration. C’est un noir, grand et rond, qui n’a pas suivi la carrière à laquelle son père le destinait. Ils sont resté brouillés pendant des années et quand le fils prodigue est revenu, fortune faite, pour se réconcilier, il n’a trouvé qu’un homme détruit par Alzheimer, qui ne le reconnaissait pas et ne comprenait pas ce qu’il essayait de lui dire. D’où sa décision d’investir dans un hôpital. Le nouveau président est émouvant quand il explique ainsi aux équipes médicales sa présence dans leur établissement. C’est pourtant cet homme-là qui va devenir l’un des principaux ennemis de House. Pourquoi ? Parce que le service de ce dernier mobilise comparativement plus de ressources que celui de cancérologie. Or, même avec un taux de réussite proche de 100%, il guérit en chiffres absolus beaucoup moins de patients…

Le récit met aussi en scène une instance digne des Parques : le comité des greffes. Il y a évidemment davantage de demandeurs que d’organes disponibles. Il s’agit donc de choisir à qui donner la chance d’une nouvelle vie. Le comité statue de manière très factuelle sur la capacité de survie des candidats. Ceci inclut les habitudes, bonnes ou mauvaises, du patient. Dilemme pour House au cours du dernier épisode: finalement il va taire une information nuisible à une patiente – une jeune femme qui s’était droguée - en sachant que le comité ne prendrait pas en compte sa conviction personnelle qu’elle en a fini avec cette dépendance.

Docteur House témoigne selon moi, en premier lieu, de notre désarroi devant les dilemmes qui se multiplient au cœur de notre société. En effet, tout en étant complices du héros, nous voyons bien que le financier qui a pris le pouvoir n’est pas une brute épaisse assoiffée d’argent : nous pouvons sans peine - et même par humanité - entrer dans sa logique. Egalement, les membres du comité des greffes, pour avoir besoin de conserver une distance du sensible, ne sont pas de petits monstres froids. Ce sont des êtres humains à qui échoient des décisions quasiment sacrées.

Le personnage de House, cependant, est au cœur du succès de la série. L’énergumène pousse sa singularité jusqu’aux limites socialement acceptables. Il exprime, toujours selon moi, un ras-le-bol qui couve sous la société de consommation. Il est le porte-parole d’une humanité en proie aux injonctions paradoxales. Une humanité à qui on a prêché, jusqu’à la «fatigue d’être soi»***, le devoir d’autonomie et de performance, tout en lui imposant une rationalité impitoyable et en l’enserrant de normes, de procédures et de règlementations. Une humanité qui craint aussi de voir son identité réduite à l’explicite d’une base de données et qui redoute d’être jugée sur sa conformité à un «système» qu’elle conteste de plus en plus ouvertement.

* Changement de direction.
** Le hasard – disait Pasteur – ne favorise que les esprits préparés.
*** Cf Alain Ehrenberg.

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