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29.07.2008
De la tomate et de ses rapports avec l’inconscient
Dimanche dernier, retrouvailles au bord d’un lac du Sud-Ouest, à l‘ombre des chênes. Nous sommes là une dizaine, venus d’un peu partout. Nous nous connaissons tous depuis près d’un demi-siècle; l’amitié et le souvenir de quelques frasques remarquables sont comme un sang commun qui coule dans nos veines. Nous nous sommes donné ce rendez-vous annuel après avoir entendu la lame de la Faucheuse qui sifflait soudain plus près - trop près.
Lorsque des épicuriens se retrouvent devant un étalage de victuailles, à quelques lieues de Marmande, de quoi peuvent-ils parler ? De nourriture et, singulièrement, de tomate. C’est alors que mon voisin de table, artiste peintre, dévoile une connaissance du sujet qui confine à l’expertise. J’en suis resté la bouche ouverte. Il faut dire que ma science de la tomate se limite à ces variétés qu’on trouve facilement dans les hypermarchés: la cerise, l‘allongée, la ronde et celle qui nous est maintenant proposée en branches et dont le parfum me rappelle mon enfance. « Oui, me dit Denis, mais ce que tu sens est dans la tige et les feuilles. La tomate elle-même n’en retire aucun goût. » A vrai dire, j’en avais bien eu l’impression…
Je découvre que le registre de la tomate est, comme beaucoup d‘autres, en train de se réduire: malgré quelque diversité dans les formes, les saveurs convergent vers l‘identique et nombre de variétés sont en voie de disparition. Denis en cite quelques-unes qu’il parvient encore à se procurer et dont je n’avais jamais entendu parler. Je n’ai d’ailleurs même pas réussi à en retenir le nom. Il évoque des saveurs que je serais bien en peine de retrouver dans mon expérience de la tomate ordinaire… Deux souvenirs contradictoires se présentent alors à mon esprit. D’une part, la stratégie d’un vignoble australien qui a réussi à percer sur le marché des Etats-Unis en proposant un vin sans aucune complexité. D’autre part, une phrase (dont j’aimerais bien me rappeler l’auteur) qui dit à peu près: « Progresser, c’est apprendre à faire des distinctions plus subtiles et plus nombreuses ».
Et si, derrière son apparente futilité, cette histoire de tomates recélait une idée précieuse à cueillir ? Les privilégiés ne dépensent-ils pas chaque jour des sommes élevées pour manger à de grandes tables ? Apprécier de telles cuisines ne relève-t-il pas d’un apprentissage des nuances ? Il semble bien, même si tout le monde n’a pas les moyens d’une telle école, que la recherche et l‘appréciation des subtilités est quelque chose de désirable et qui n‘est pas remis en question. Mais alors, comment faire quand au quotidien tout pousse à l’uniformité ?
Je rêve soudain que l’épicurisme devienne le ressort d’une révolution. Que l’appréciation des subtilités s’acquière à la fréquentation de fruits et de légumes oubliés, suscitant du même coup une nouvelle alliance entre notre gourmandise et la biodiversité. Qu’une philosophie se fonde, se développe et s’apprenne sur le constat que les tomates les plus goûteuses sont celles dont les formes se moquent des normalisations règlementaires ou esthétiques. Que l’on puisse comparer deux pommes ou deux pêches comme on compare deux versions du concerto n° 23 de Mozart. Que ce mouvement libérateur, contaminant de proche en proche des registres de plus en plus large, aille jusqu’à faire voler en éclat nos croyances économiques et balaye, au profit de l'inventivité humaine, la forme exclusive de société que veut imposer l’économie capitaliste...
J’en suis là quand Estelle pose les magrets sur la table…
20:15 Publié dans Intelligence écologique | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : société, épicurisme, économie, biodiversité, développement personnel
27.07.2008
Le mieux est l’ennemi du lien
C’était un village de France qui, de tradition immémoriale, peut-être bergère, se réunissait le lundi de Pâques au flanc d‘un coteau. Les gens arrivaient par deux, par trois ou par quatre, environnés de gamins papillonnants, et chacun se voyait prestement pourvu d’une omelette cuite sur place par les soins d‘un bataillon de bénévoles. On s’asseyait dans l’herbe, les enfants couraient ci et là, roulant parfois dans le ruisseau; on bavardait, on riait, on galéjait; on jouait aux boules ou aux cartes; puis on rentrait chez soi, un peu rouge parfois du soleil printanier - ou de la piquette locale. Bref, il y avait du bonheur dans le coin.
Puis, on s’est demandé comment faire mieux. C’est bien normal: ne nous dit-on pas, partout, qu’il faut toujours s'améliorer et que le consommateur est de plus en plus exigeant - et fondé à l’être puisque cette exigence, paraît-il, est un des moteurs du progrès. Alors, de même que les voitures depuis longtemps se proposent sous diverses couleurs, on s’est dit qu’on ne pouvait plus imposer l’omelette à saveur unique - aillet ou persil, je ne sais plus. Et qu’il fallait aussi satisfaire la diversité des goûts en matière de consistance, depuis la baveuse jusqu’à la bien ferme et même celle un peu noircie.
Alors, si vous venez à passer par là, on vous offrira maintenant, à l’entrée du champ, de faire votre choix. Cela crée une file d’attente car, évidemment, il y a dans toute population un certain pourcentage d’irrésolus, sans parler de ceux qui ont l’oreille un peu dure, ou de ceux qui, à peine avez-vous terminé votre énumération, ont oublié ce que vous leur avez proposé. A l’ail, au persil, à l’estragon, au fromage, moelleuse, baveuse ? « Arthur, tu écoutes ? La dame te demande comment tu veux ton omelette! ». Ce devoir rempli, vous vous retrouvez sur l’herbe, à attendre. Mais ce n’est pas comme au restaurant: il n’y a pas de tables numérotées et il se peut que quelqu’un d’autre, las de patienter ou ayant oublié ce qu'il avait commandé, accepte à votre place l’assiette qui vous était destinée. A moins que vous refassiez la queue, cette fois à la sortie des cuisines, où le bataillon de bénévoles - cela commence à s’entendre - est au bord de la crise de nerfs. Si vous êtes entêté et persuasif, vous avez une petite chance d’avoir l’omelette que vous aviez demandée à l‘entrée. Mais vous repartirez peut-être songeur.
Votre assiette vidée avant qu’elle ait trop refroidi, promenez-vous maintenant au milieu des groupes, installés, comme jadis, sur l’herbe. Ce n’est pas bien, mais écoutez quand même les conversations. Au lieu des rires et des bavardages d'antan, vous allez entendre une bonne dizaine de fois: « C’est fou ce qu’ils sont mal organisés! » « Oui, il pourrait y avoir des tables quand même! » « Et moi, j’avais demandé une omelette baveuse! Regardez le bloc de béton qu’ils ont eu le culot de me donner! » Tout le monde se plaint. Les enfants, comme de coutûme, font les frais de l’énervement des parents. Quant aux bénévoles, je n’y reviens pas sauf pour préciser qu’elles n’ont même plus la rétribution des rires et des sourires.
Quelle leçon tireriez-vous de cette histoire ? L’économie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux mains des amateurs ? La mairie n’a qu’à confier la concession de cette éphémère cantine à un vrai bistroquet ?
Dites-moi, entre quatre-z-yeux, il s’agissait de quoi au début ? D’économie matérielle ou de ce que mon ami Maurice Obadia nomme « l'économie relationnelle » ? Eh! bien, vous venez d'assister à ce qu'on appelle pompeusement dans certains milieux un "changement de paradigme". De ces gens qui venaient là pour être ensemble, communier sous des espèces profanes en souvenir peut-être perdu de quelque culte païen - et qui étaient heureux avec cela - on a fait des consommateurs. Cette journée de soleil est devenue une machine à produire de la frustration, de la rancœur, et peut-être même de la rancune. Là où il y avait de la gaîté et de la légèreté, il y a de la morosité et de la rumination. Vous croyez que c’est une guinguette patentée qui va rendre à l’humain ce qui a été perdu ici ?
01:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, économie, lien
03.07.2008
De la conversation
J’ai dîné le week end dernier dans deux restaurants différents. Dans le premier – l’Atrium du Puy du Fou pour ne rien vous cacher – j’ai été frappé par le volume sonore des conversations. La salle était pleine, il y avait plusieurs groupes autour de grandes tables, les bavardages et les rires fusaient de partout. Le lendemain soir, sur le Remblai, aux Sables d’Olonne, atmosphère très différente. Les tables étaient plus petites – ce qui, à mon goût, favorise les échanges - et cependant les conversations étaient moins intenses. C’est qu’un élément extérieur happait et dissolvait l’attention que les convives auraient pu avoir les uns pour les autres : des écrans de télévision disséminés aux murs de la salle retransmettaient des clips. Les idées s’associant, une succession de scènes devenues banales s’est présentée à mon esprit. Le portable qui sonne et les communications que l’on prend au milieu d’un déjeuner. Les mails que l’on lit – et auxquels parfois on répond – pendant une réunion. Et tous ces gens qui, dans la rue ou dans les transports en commun, vont les écouteurs vissés sur les oreilles... Point commun de tout cela : le refoulement, au dernier rang des priorités, de l’interaction humaine directe.
Alors que j’en étais là de ma rêverie, je me suis demandé ce qui pouvait se trouver empêché d’éclore ou de se développer du fait de ces pratiques. La productivité des réunions s’en ressent probablement, de même que la qualité des décisions qui y sont prises. Des freins sont mis aussi aux intimités qui auraient pu se construire : une conversation crée peu de lien quand les yeux ou les oreilles s’absentent sans cesse du cercle des convives. La complicité qu’on était en train de construire, chaque fois, retombe. Le fil des pensées, aussi, se perd. Et l’on sait combien l’émergence d’une idée est fragile. Quelque chose ainsi qui aurait pu survenir, émerger, ne le fera pas. Sans les innombrables clubs et salons qui ont précédé la Révolution et où l’on brassait beaucoup d’idées, l’aspiration à un régime démocratique n’aurait guère eu de chance de voir le jour. La conversation, comme l’a écrit Margaret Wheatley, est la façon naturelle des humains de penser ensemble. On y découvre des idées qui prolongent nos intuitions, des interlocuteurs qui nous fortifient dans nos convictions ; on se rend compte qu’on est plus nombreux qu’on le croyait à ressentir les mêmes colères ou les mêmes élans. Agir devient moins utopique.
Un des pare-feu classiques du pouvoir pour éviter la constitution de noyaux dont l’influence pourrait lui rendre la vie difficile, est d’empêcher ces « interactions horizontales » où les atomes que nous sommes apprennent à former des molécules. A l’école, l’attention de l’élève doit être concentrée sur le maître. Les interactions entre les enfants sont réservées à la cour de récréation et sévèrement réprimées dans la salle de classe. Lors des offices – malgré une timide innovation de Vatican II – le prêtre focalise l’attention des fidèles et ceux-ci doivent attendre le « Ite missa est » et se retrouver sur le parvis. Dans les entreprises, le powerpoint est l’héritier spirituel du tableau noir ou de l’autel. A l’image de la messe, le discours « descendant » est privilégié lors des réunions. Les échanges, s’il y en a, se font successivement entre tel participant et « l’intervenant », et sont, en général, peu favorisés entre les participants eux-mêmes. On invoquera le temps qui manque. Voire… Il est de pratique constante, sous les régimes autoritaires, de se méfier des réunions au point de les interdire. Un autocrate réunira ses vassaux, parfois pour rien, mais il ne supportera pas que ceux-ci se réunissent en son absence ou sans la présence de ses épigones. Se réunir sans lui est pécher contre le prince.
Hors de question d’invoquer une grande conspiration qui aurait mis en place les écrans des restaurants, les ordinateurs personnels, l’Internet, les téléphones mobiles, les walkmans et autres I-pods pour nous empêcher d’échanger vraiment. Constatons seulement que, par la combinaison de différents facteurs, quelque chose est en train de se perdre : une aptitude individuelle et collective à la présence, au débat, et que c’est d’autant plus dangereux qu’on ne s’en rend pas compte. Comme dans le cas des abeilles, si elles viennent à disparaître, ce n’est pas l’absence de miel qui va constituer le vrai problème, c’est le déclin de la pollinisation. C’est un risque pour la démocratie qui, selon moi, n’est pas donnée une fois pour toute mais au contraire doit sans cesse se construire. C’est un handicap pour notre aptitude à changer de monde – dans la mesure, bien sûr, où nous ne considérons pas que celui-ci est pleinement satisfaisant.
15:36 Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : démocratie, communication, débat, attention

