31.05.2009

Ils n'ont pas les deux pieds dans le même sabot!

Je veux parler de deux excellents amis dont la fécondité me laisse pantois.

 

D’abord, mon bon vieux Jean-Marc, alias Tyo Bazz, aveyronnais, fonctionnaire territorial, sorbonnard, motard et… amoureux du blues nous invite à découvrir son premier cd : http://tyobazz.blogspirit.com/

 

La même semaine, le jeune cinéaste Steve Moreau, après Dos à la mer, paru il y a à peine quelques mois, publie un second roman Fin_de_bobine.pdf .

 

De quoi vous donner des complexes !

29.05.2009

Pékin Express

Dans le jeu télévisé « Pékin Express » dix binômes sont en compétition sur un itinéraire aussi exotique que possible – actuellement le Viêt-Nam, le Laos, le Cambodge… A chaque étape, le binôme qui arrive dernier doit abandonner la course et rentrer en France tandis que les autres continuent.

 

L’attrait de l’émission résulte d’un mélange d’émotion, de cocasserie et de beauté. On traverse avec les concurrents des paysages extraordinaires, on rencontre les gens du pays qui, souvent, sont d’une gentillesse confondante, et on assiste aux «pétages de plomb » qui mettent la zizanie au sein même des binômes. Car, à un moment ou un autre, il y a toujours l’un des deux qui pourrait aller plus vite si l’autre ne le ralentissait pas.

 

L’être humain peut se droguer à la compétition au point de n'être plus qu'un "poor lonesome cow boy". C’est peut-être un héritage du spermatozoïde qui, parmi des millions de concurrents, a réussi à atteindre l’ovule et à le féconder. Ou alors, inscrit dans ses gènes, c’est le souvenir de l’époque où survivre supposait qu’on courre plus vite que la proie ou le prédateur. Bref, il y a quelque chose d’atavique dans la manière dont l’odeur de l’arène stimule nos glandes surrénales. Cependant, paradoxalement, cette addiction est notre talon d’Achille face à ceux qui veulent nous dominer.

 

Lors d’un épisode récent de Pékin Express, un grain de sable s’est mis dans les rouages: un sentiment de solidarité a pris le dessus sur le conditionnement compétitif. Les organisateurs avaient décidé de casser momentanément les binômes et de mettre sous le même attelage deux concurrents dont l’un – le « pousseur » - tirerait à hue tandis que l’autre – le « freineur » - tirerait à dia. Entendez par là que l’un des deux devrait tout faire pour que son compagnon momentané perde l’étape et qu’ainsi soit éliminé le binôme dont il provenait.

 

Eh ! bien, parvenus en pleine nuit devant la ligne d’arrivée, un certain nombre de participants ont refusé de faire perdre le binôme concurrent. La production de l’émission a dû se réunir pour trouver une issue à la crise. Car, comme dans le film Highlander – ou dans la mondialisation - « il ne doit en rester qu’un ». Elle a alors édicté, pour départager les binômes, une brève compétition où il ne s’agirait plus de faire perdre l’autre mais d’arriver le premier. Et, le peuple ayant été remis dans le droit chemin, tout est rentré dans l’ordre.

 

A travers une émission comme celle-ci, on voit comment se construit et se sauve un système de pouvoir. Les maîtres - en l’occurrence, les producteurs de l’émission – disposent de deux leviers complémentaires : les aventures qu’ils proposent – mélange d’avantages matériels, de chatouillis à l’égo et de sentimentalité -  et la règle du jeu, non discutable, qu’ils imposent. Tout baigne dans la mesure où chacun reste en compétition avec les autres. Que s'immisce une dérive - un embryon de solidarité qui vient adultérer la logique du jeu - et il faut que les producteurs trouvent en urgence la parade, c’est-à-dire le moyen de remettre les gladiateurs en compétition.

 

Comme le disait Montaigne, « partout où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». Je ne suis pas en train de critiquer une émission fort distrayante et, au demeurant, plutôt bon enfant. Observez simplement que même des situations anodines révèlent l’alchimie du pouvoir. C’est qu’elle est partout la même, sous Louis XIV à la cour de Versailles ou autour des comités de direction de nos modernes entreprises : « Je vous propose une aventure unique, mais, si vous me rejoignez, souvenez-vous que je resterai le maître du jeu ».

 

Retenez  – cela peut toujours servir – que mettre les individus dans une situation de compétition généralisée – ce que Jacques Généreux appelle la « dissociété » -  sert toute forme de pouvoir - alors que la solidarité des hommes la menace.

28.05.2009

Faites-leur confiance

Dans un océan d'incertitudes, on peut encore trouver des îlots de stabilité voire d'optimisme: Le Monde daté de ce jour nous rassure sur le pouvoir d'achat des banquiers de Londres et de Wall street.  Je cite: "Les banquiers modifient leurs politiques de rémunération, mais ne diminuent pas les salaires versés. Bien au contraire. A New York comme à Londres la tendance est plutôt à la hausse."  Cf. dans l'édition électronique: http://mobile.lemonde.fr/economie/article/2009/05/27/a-wa... La race des saigneurs n'est pas éteinte.

25.05.2009

Renversement de perspective

Lors d’une conférence de Dominique Viel sur les enjeux écologiques, celle-ci dit en passant que l’urbanisation, « bien sûr », se fait au détriment des meilleures terres. Quelqu’un dans le public s’en émut et s’exclama que, « enfin », les élus n’étaient pas stupides à ce point. Ce n’était pas là le propos. Lorsque nos ancêtres eurent des perspectives de paix suffisantes pour descendre de leurs camps retranchés, ils s’installèrent évidemment où la terre était généreuse et l’eau abondante. Ce n’étaient que des poignées d’humains dont la vie était rude, qui occupaient bien peu de place et dont les moyens de transporter leurs productions étaient faibles. On ne saurait leur tenir grief d’avoir choisi la commodité. Mais, comme nos villes ont grandi et continuent de grandir dans le prolongement de ces premières racines, elles le font effectivement sur les meilleures terres. J’ai vu ainsi, dans ma sous-préfecture natale, les jardins maraîchers se réduire au profit des « cités » et des « lotissements » et les légumes d’ailleurs envahir les supermarchés.  C’était une autre époque.

 

Aujourd’hui, nous sommes confrontés à un renversement de perspectives. Tout nous incite à faire renaître des économies de proximité : le coût écologique des transports, la qualité de l’alimentation et, en toile de fond, l’augmentation inéluctable du prix de revient de l’énergie. Il se pourrait également que l’autosuffisance alimentaire d’un pays redevienne bientôt un principe important car, les mailles de la mondialisation matérielle se défaisant - et pas seulement pour des raisons de coût énergétique - des ruptures d’approvisionnement seront à craindre. C’est, d’ailleurs, une raison de plus pour ne pas tresser et mettre autour de notre cou une corde dont Monsanto ou ses semblables tiendraient l’autre extrémité.

 

Dans des pays qu’appauvriront le service de la dette publique, la délocalisation des activités vers les pays émergents, le vieillissement de la population, la faillite des régimes de retraite et les factures énergétiques et écologiques, l’enjeu du retour à la proximité ne sera pas qu’économique, il sera aussi social. Quand on voit les résultats obtenus par l’association Les Jardins de Cocagne (http://www.reseaucocagne.asso.fr/), on se représente les réserves de richesses qu’il peut y avoir dans la reconquête des lieux où l’on vit. Et il n’y a pas, dans cette affaire, qu’enjeux, contraintes ou obligations. Il y a aussi plaisir et bonheur. Regardez l’argument commercial que constituent l’origine contrôlée, les références paysannes ou artisanales et les accents régionaux. Voyez les vacanciers des grandes villes se presser l’été sur les places de marché des villages du Sud et en rapporter qui un saucisson, qui un sachet de lavande, qui une bouteille de la piquette locale. Indéniablement, cela traduit quelque chose.

 

Le succès en France des AMAP (Associations pour le maintien d’une Agriculture de Proximité: http://www.reseau-amap.org/), inspirées des Seikatsu Clubs du Japon, est comme le prolongement de ces bonheurs estivaux. On se dit qu’il y a là l’expression d’une aspiration, aussi profonde que tenace, à des bonheurs qu’on ne nous vend pas. Et quand on voit un comté américain, le Berkshire, dans l’Etat de Massachusetts, développer parallèlement au dollar une monnaie propre - le berkshare - pour protéger produits et emplois locaux, on ne peut que reconnaître que, un peu partout dans le monde, sous l’effet de cette aspiration, quelque chose est en train de se passer. Ceux qui ont voulu convaincre d'arriération mentale ceux qui avaient le désir de vivre au pays n’ont jamais fait qu’imiter la stratégie des colonisateurs et de leurs missionnaires : rendre la culture originelle des colonisés méprisable à leurs propres yeux et inculquer à sa place les croyances qui les mettront à la botte des conquérants.

 

Mais les habitudes, surtout les habitudes de penser, sont des Titanic. Elles rendent aveugles et on ne les fait pas évoluer aisément. Je viens d’apprendre, par exemple, que des municipalités françaises envisagent de sacrifier des terres « bio » pour y installer un circuit de « formule 1 ». Non, je ne suis pas de ceux qui croient les élus stupides ou corrompus. Je pense qu’ils sont comme le capitaine du Titanic : à force de s’intéresser à leur nombril – pardon : à leur cote de popularité – et de faire des mondanités à leur clientèle, ils n’ont même pas le temps de lire les communiqués que leur envoie la météo. Ils croient encore leurs salons insubmersibles.

 

 

Mais si nos élus ne se préoccupent pas du long terme, s’ils n’ont pas le souci de nous éclairer, fût-ce au prix de leur popularité, qui le fera ? Sommes-nous aussi seuls que cela ? Dans ce cas, retrouvons-nous et retroussons nos manches sans attendre.

 

 

23.05.2009

Gordon Ramsay

Gordon_Ramsay.jpgGordon Ramsay est un mélange britannique de Cyril Lignac et de Super Nanny. Dans l’émission Cauchemars en cuisine, il vient au secours de restaurateurs que menace le naufrage. Le scénario est en gros le suivant. Gordon Ramsay, toujours plein d'entrain, débarque dans une ville où il explore d’abord les alentours de l’établissement. Il s’intéresse au style du quartier, aux chalands, aux ressources locales. Puis, il jauge la façade du restaurant et entre. Il embrasse la salle d’un coup d’œil, échange quelques mots chaleureux avec le propriétaire, prend un repas sur place. Quelquefois, un comparse est déjà là incognito en train de goûter le menu. Ensuite, Ramsay va s’attarder dans les cuisines où il observe soigneusement les comportements individuels et collectifs des marmitons. Il ouvre les frigos, quelquefois regarde dans les poubelles. Le tout est accompagné au petit écran de ses réflexions mezzo voce, rarement piquées des vers. Enfin, il revient vers l'aubergiste, lui livre son diagnostic, lui propose ses remèdes, le tout avec chaleur mais sans trop de précautions oratoires. Le marché est à prendre ou à laisser.

 

En général, il a trouvé des équipes molles et démotivées, des approvisionnements en surgelés qui font fi des bonnes ressources locales, une carte inutilement compliquée,  des plats médiocrement réalisés et un décor qui se trompe de clientèle. Il a trouvé aussi un propriétaire qui a investi son égo au mauvais endroit – dans le nom du restaurant, la carte ou la décoration - et qui, surtout, trop bon gars, ne manage pas son personnel avec la fermeté et l’exigence requises. Ensuite, le scénario est à peu près immuable. Les propositions de Ramsay choquent quelque peu l’aubergiste, mais, comme celui-ci est aux abois et que son interlocuteur est prestigieux, il les accepte.

 

Le bateau prend l’eau: l'objectif premier est, en quelques jours, de faire remonter le chiffre d’affaire. Ici Ramsay va virer une antique rôtisserie et la remplacer par un grill, là il va supprimer une carte prétentieuse, basée sur du surgelé, et s’approvisionner en poisson frais sur le port. L’homme a indéniablement du talent, il l’a prouvé. Ce qui est intéressant, c'est de le voir à l'oeuvre. Il a l’instinct d’un triangle d’or "chalands – produits – lieu". Son crédo est simple : des produits locaux de qualité et des recettes simples. Puis - "bien faire et le faire savoir" - il n’hésite pas à envoyer l’ensemble du personnel sur le quai de la gare, pour remettre aux banlieusards qui rentrent chez eux la nouvelle carte voire leur en faire déguster un échantillon.

 

Il a la formule magique. Les clients affluent, le tiroir-caisse tinte, l’espoir revient et le propriétaire retrouve le sourire. Un sourire parfois un peu jaune. La première raison en est que l’équipe a souvent du mal à passer du slow au rock. Le nouveau rythme révèle les mauvaises habitudes, voire les incompétences ou les mauvaises volontés. L’aubergiste doit affronter les conflits que jusque là il évitait. Mais Ramsay prend soin que la dynamique recréée ne soit pas dépendante de sa présence. Il pousse donc le propriétaire à manager vraiment l’équipe, ce qui requiert parfois de lui une forme d’énergie qu’il n’a pas cultivée. La deuxième raison du sourire jaune est que Ramsay conteste des choix que l’aubergiste associe à sa personne : la décoration, le nom de l’établissement, parfois le concept sur lequel il a ouvert son établissement. Mais, le navire ayant repris bonne allure et après une succession de services réussis, Ramsay disparaît pour quelques semaines et le propriétaire se retrouve seul maître à bord après Dieu.

 

Lorsque Ramsay revient, cependant, le restaurant a rechuté et perd de nouveau de l’argent. C’est là qu’on approche le cœur du problème : l’aubergiste lui-même, et qu’on a l’autre explication de son sourire jaune : il a ressenti une forme de dépit face à la renaissance de son établissement ! C’est que celle-ci est due à l’intervention de Ramsay et, par là même, est blessante pour son égo. Alors, Ramsay parti, l’égo s’est vengé. Et, croyez-moi si vous le voulez, on est revenu aux anciennes pratiques – la carte, les surgelés – et, bien que le chiffre d’affaires replonge, on s’y tient ! Il arrive d’ailleurs que la chose ne couve pas longtemps et se produise en plein « coup de feu », en la présence même de Ramsay. On cherche le propriétaire, censé être en cuisine : il a en fait déserté son établissement en proclamant qu’il n’est plus chez lui. Quand Ramsay lui remet la main dessus, c’est le drame – le psychodrame devrais-je dire - et tout sort. La raison, heureusement, reprend le dessus - on est à la télévision -d’autant que le tiroir-caisse se remet à fonctionner. Le propriétaire ne joue plus à manager un restaurant, il le manage pour de bon, et Gordon Ramsay repart vers de nouvelles aventures.

 

Je me dis que s’il y avait un Gordon Ramsay qui puisse faire entendre la même voix du bon sens aux seigneurs de ce monde qu’empêtrent leurs idéologies mortifères et leurs égos surdilatés, on assisterait sans doute à de réjouissants psychodrames, mais, en plus, au bout du compte, qu’est-ce que la cuisine serait meilleure !

 

 

22.05.2009

S’enrichir (3)

Avec des prétentions plus modestes, pour s’enrichir on peut aussi devenir vassal. Le mot-clé, dans ce registre, est celui d’allégeance. Vous êtes ambitieux ? Vous désirez protections et privilèges sans vous sentir encore la fibre d’un chef ? Vous avez  l’échine flexible et la prise de risque un tantinet rachitique ? De votre enfance, vous avez conservé le désir d’être le chouchou d’un père admirable ou redouté ? Faites allégeance à un dirigeant et donnez-lui des preuves de votre fidélité. Sachez cependant que vous vous approchez d’un astre dont l’insatiable force de gravitation vous absorbera.

 

Comme le personnage que joue Gérard Lanvin dans le film de Pierre Granier-Deferre « Une étrange affaire »,  il vous faudra d’abord prouver votre disponibilité. Vous devrez accepter que le seigneur, d’une minute à l’autre, fût-ce la veille de vos vacances, vous expédie dans les provinces les plus reculées. Qu’il puisse vous joindre à tout moment et n’importe où, serait-ce dans le lit conjugal – ou dans un autre. L’invention du portable, vous vous en rendrez compte, a rajouté des délices à l’état de vassal. On vous reprochera d’être dans des lieux où les ondes ne passent pas – autant tout de suite écarter l’idée d’une innocente visite au gouffre de Padirac ! Vous serez amené à négliger votre famille. Peut-être même, comme un cadre de haut vol que j’ai jadis connu, en viendrez-vous à avoir honte de cette femme que vous avez malencontreusement épousée avant d’avoir poussé la porte de la cour des grands.

 

En la présence du maître, vous adopterez le ton qui se doit. Vous rirez avec lui, éructerez avec lui, piétinerez ceux qu’il a abattus et achèverez ceux qu’il a foudroyés. Vous enlèverez les cadavres de devant lui avec discrétion et diligence. Vous offrirez toutes les apparences d’une intelligence suffisante sans donner pour autant les signes d’une autonomie dangereuse. Vous serez, aussi, attentif aux symboles. Méfiez-vous d’une forme d’intimité que semblerait vous offrir le seigneur. Gardez votre veste quand il est en chemise et la cravate même s’il a ôté la sienne. S’il fume le cigare, vous pouvez en faire autant mais prenez la taille juste en dessous des siens. Vous n’êtes pas obligé de me croire, mais j’ai vu toute une équipe de grands garçons – des quinquagénaires - se mettre au havane pour imiter un nouveau chef...

 

 

Vous adopterez un train de vie dont le maintien rendra nécessaires les faveurs et les rémunérations dont vous bénéficiez. Sachez que sur le chemin que vous avez choisi, revenir en arrière est excessivement difficile. D’abord, ne pas continuer, c’est trahir, et la trahison se paye. Ensuite, il y a des habitudes qui se prennent et qui, lorsqu’on ne peut plus les satisfaire, vous laissent désemparé. J’ai connu un homme qui a découvert qu’il ne savait plus conduire le jour où un revers d’alliances l’a privé du chauffeur qu’il avait depuis vingt-ans. Un autre n’avait jamais mis les pieds dans le métro et il avait besoin que quelqu’un l’y accompagne. D’autres ou les mêmes, avec les revenus et le statut ont perdu les relations et  la compagne qui leur était assortis.

 

Sur le chemin de la vassalité, vous devrez un jour renier vos valeurs et montrer que vous mettez l’allégeance au dessus de tout ou presque. Comme cet homme, bon chrétien au demeurant, qui, « par devoir d’état », fit raser un village chinois, jetant femmes, enfants et vieillards dans la nature parce que « l’usine devait s’agrandir et qu’ils ne voulaient pas comprendre ». Souvent, le reniement des valeurs est une épreuve initiatique voulue par le maître, car, comme pour une psychanalyse, c’est le prix que vous aurez payé qui fixera la valeur que vous donnerez au contrat. Les sociétés secrètes – et peut-être peut-on analyser la « cour des grands » comme une organisation de cet ordre - utilisent ces épreuves préalables avant de coopter un impétrant. Je viens de revoir le film de Marie-Monique Robin, « Le monde selon Monsanto ». Je ne puis imaginer qu’une organisation comme Monsanto puisse subsister et s’exprimer avec autant de benoîte hypocrisie sauf à la comparer à une société secrète avec ses rites, ses avantages et une culture spécifique qui fait croire à ses membres qu'ils sont au dessus de la morale commune.

 

L’allégeance, on l’a compris, peut rapporter gros, "charges" comme on disait jadis, et aujourd’hui statut, contrats, parachutes dorés, pots de vin en tout genre. Les grands adorent se montrer généreux surtout quand c’est aux frais des petits – manants, salariés, fournisseurs ou contribuables. Avez-vous suivi le parcours récent de Jean-Philippe ? Cette bête de scène - il faut lui reconnaître ce talent - a soutenu haut et fort la ridicule loi Hadopi et, bien qu’il se fasse suisse pour les impôts et habite le plus clair de son temps aux Etats-Unis, il a été réquisitionné par la République française pour le bal du 14 juillet. Une réquisition qui lui vaudra, dit-on, une indemnité de 500 000 €. Pour une soirée de travail, il gagne autant d’Euros que les Etats-Unis perdent d’emplois chaque mois depuis le début de la crise. Pas mal, non ?  

 

Que croyez-vous que cela vaudra à ceux qui l’ont commandité ? Peut-être quelques points de mieux dans les sondages ! C’est là qu’on voit le talent qu’ont les hommes de média, politiques ou artistes,  de jouer sur notre pusillanimité pour nous infantiliser. Mazarin, qui s’y connaissait, déclara un jour à propos d’une nouvelle taxe qui excitait les chansonniers : « Ils chantent, ils paieront ». Dans un autre style, Jean Cocteau disait que le public est capable d’applaudir sur ses propres joues. Même les cocus des grands iront ramasser ces miettes de brioche qui tombent de leur table. Pis que tout, ils diront merci. Il y a un vassal en chacun de nous.

20.05.2009

S'enrichir (2)

Une autre manière de s’enrichir, pratiquée largement aujourd’hui, c’est de vendre des choses qui vont engendrer des problèmes puis de vendre la solution à ces problèmes. Suivez bien l’exemple des obèses américains, il vous éclairera. C’est une stratégie en deux temps.

 

Premier temps : dans une population a priori normale, faites émerger une population d’obèses. Pour cela, d’une main vendez de la junk food agrémentée de saveurs qui créent progressivement une dépendance, et, de l’autre, produisez des émissions de télévision qui mettent en scène ces aliments sous un jour flatteur tout en scotchant votre cible sur son canapé, ce qui lui évitera de perdre en bougeant la graisse dont vous voulez l’enrober. Dans ce cas-là, le canapé focalisé sur la télé agit comme la stalle où on engraisse industriellement les animaux en les privant du moindre mouvement.

 

Deuxième temps, diffusez des séries télévisées remplies d’Apollon et d’Aphrodite, de telle sorte que, lorsque vos obèses se regarderont dans la glace, ils finissent par se trouver franchement moches. Pour faire bonne mesure, rajoutez aussi quelques émissions sur les risques de l’obésité pour la santé. Entre l’addiction dans laquelle ils sont tombés et la honte et la peur que vous leur avez communiquées, vous les tenez ! Ils sont maintenant franchement malheureux, désespérés peut-être. Il n’y a plus qu’à leur proposer de dépenser l’argent qui n’est pas remonté chez les fabricants de bières, sodas et hamburgers divers dans les aliments basses-calories, les salles de fitness, les médicaments contre la déprime, voire auprès des psychanalystes et, un peu plus tard, en cas d’infarctus ou d’AVC, auprès du secteur hospitalier.

 

Contemplez ce business model, n’est-il pas génial ? Il vous suffit d’imaginer que ces malheureux se nourrissent convenablement, ont une hygiène de vie convenable, pour voir tous les secteurs de l’économie actuelle qui en pâtiraient. On peut sophistiquer le dispositif en ajoutant pour ceux qui travaillent un management persécuteur, des relations professionnelles difficiles, voire des difficultés financières et un sentiment d’insécurité permanent. Cela prédispose à manger et boire encore davantage, à dépenser compulsivement, à se laisser tomber devant la télé. Cela peut conduire à emprunter auprès des banques, ce qui fera des parties prenantes supplémentaires.

 

Autre exemple. Celui de l’agriculture industrielle. Gilles Clément, que j’interviewais l’autre soir pour le n° 2 de Transitions, disait que cette agriculture, si elle a de hauts rendements, n’est globalement pas rentable. Ses deux mamelles, si je puis dire, sont les ajouts chimiques – engrais et pesticides - et les semences modifiées, plus fragiles que les variétés anciennes. La victime collatérale de leur usage excessif est la biodiversité. Les équilibres naturels se défont peu à peu. Mais, chaque fois qu’un maillon de la chaîne disparaît, nous sommes obligés d’en rajouter afin d’obtenir les récoltes que nous escomptons. Peu à peu, la nature nous passe la main, mais la tâche est d’une complexité qui dépasse nos raisonnements linéaires. Alors, après avoir tenté des plantes qui résistent aux insectes, on en vient à en concevoir qui résistent… aux insecticides ! Là aussi, d’une main on apporte une solution qui engendre un problème et, de l’autre, on apporte une solution à ce problème et, bien sûr, celle-ci engendrera un problème à son tour. C’est ce qu’Anne-Caroline Paucot, dans son « Dictionnaire du futur », appelle un « solublème » : solution d’aujourd’hui, problème de demain. Mais, à chaque nouveau tour des petits chevaux, vous pouvez entendre le tiroir-caisse !

 

Quelquefois, l’écosystème des intérêts est moins évident. Par exemple, la multiplication des poches de pauvreté et d’humiliation a toujours été, dans n’importe quelle société, la cause de la violence. On pourrait donc imaginer qu’il vaudrait mieux gérer avec plus de justice pour faire l’économie des ennuis qui en résultent. Pas du tout ! D’abord, un peu plus d’équité dans la distribution des revenus pénaliserait d’abord les riches, ceux qui détiennent le capital des sociétés.  Mais en outre, deuxième perte pour eux, la réduction de la violence en amont diminuerait la nécessité de protéger les braves gens et leurs biens. Ce serait un marché dont se priveraient les actionnaires et pas eux seulement. J’aimerais connaître le nombre d’emplois que l’insécurité a permis de créer ne fût-ce qu’au titre du gardiennage. Même si elles doivent casquer de temps en temps, les sociétés d’assurances connaissent probablement un accroissement de chiffre d’affaires sur ce type de garanties. Les fabricants de serrures, portes blindées, caméras et autres engins de surveillance passent aussi à la caisse. Enfin, en ce qui concerne les hyper-riches, les gated communities coûtent probablement plus cher en conception, réalisation, maintenance et gardiennage qu’un habitat normal, fût-il luxueux : encore un marché. Accessoirement, la violence donne aux dirigeants politiques quelques arguments pour affermir leur pouvoir et nous vendre de l’ordre. Alors, imaginez qu’on retombe au niveau du sentiment d’insécurité des années 60, quand la France comptait moins de 500 000 chômeurs. Vous voyez tous les fonds de commerce qui auraient du plomb dans l’aile ? Croyez-moi, l’injustice est avantageuse.

 

Entendons-nous bien, je ne prétends pas que tout cela relève d’un dessein mûri et organisé. Quand les cicadelles de Gilles Clément mangent les pucerons dans son jardin, ce n’est pas qu’elles aient le dessein de préserver ses roses ou de lui être agréables. Cela s’agence tout simplement ainsi. Ce que je veux dire, c’est que l’ordre des choses n’est pas une fatalité mais un choix. Le choix de conquérir des uns, mais aussi le choix de laisser faire des autres. On a la société qu’on mérite.

17.05.2009

Vous en reprendrez bien une goutte ?

De Raymond Devos :

C'est en arrivant ici, il y a un monsieur que je connais depuis longtemps, il me dit : - Dites donc, vous ne vieillissez pas ! - Non, parce que j'ai arrêté ! Complètement ! Du jour au lendemain j'ai arrêté de vieillir ! Parce qu'il n'y a pas que le tabac qui soit nocif. Vieillir aussi n'est pas bon pour la santé ! Un matin je me suis réveillé, j'avais vieilli de dix ans ! Hop ! vingt ans ! C'est dur de rester jeune, c'est dur. Je ne vous cache pas qu'il y a des moments, quand personne ne m'observe, j'ai envie de prendre un petit coup de vieux ! Mais je m'abstiens, je m'abstiens. Je ne voudrais pas finir comme mon voisin. Lui il pouvait pas s'empêcher de vieillir. Eh bien, il en est mort !

Comment s'enrichir (1)

Une des manières les plus efficaces de s’enrichir n’est pas de travailler. Elle est de repérer un territoire que traversent des flux de richesses – biens premiers, marchandises, animaux, personnes ou informations – puis de se l’accaparer et de taxer tous ceux qui prétendent passer par là. Cela s’appelle un péage ou du racket, c’est selon le style pratiqué, mais c’est globalement la même chose. Bien sûr, le métier a ses difficultés. Il y a toujours des mauvaises têtes qui renâclent à payer. En général, une bonne raclée leur montre rapidement que la contrepartie du péage est la sécurité. Vous m’avez compris : payer la taxe ne protège souvent que du racketeur lui-même. Mais, comme disait Chamfort, « l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ». Alors, quand on a des manières, on ne dit pas : « Tu payes ou je te casse la gueule ». On met des formes. Cependant, lorsqu’une prostituée qui croyait pouvoir exercer sans « protecteur » se retrouve le visage tailladé, ou lorsqu’un commerçant, dans certains quartiers, a refusé de payer « l’impôt local » et retrouve sa boutique saccagée, ils ne se font ni l’un ni l’autre d’illusion sur l’origine de l’agression.

 

Le système du péage ou du racket s’est considérablement sophistiqué, au point qu’on ne le voit même plus alors même qu'il s'exerce à grande échelle et sur des biens fondamentaux. Dans de nombreux cas aujourd’hui, il prend la forme de lois, de règlements ou de directives administratives que d’habiles lobbies ont réussi à faire passer ici ou là. Et devinez quel est l’argument le plus fréquemment utilisé ? La sécurité ! Et l’autre ? "Vous passez sur mon trottoir, ça se paye !"

 

Ainsi, la pression des multinationales pour s’interposer entre les humains et ce que la terre leur a fourni gratuitement depuis des millénaires est considérable. Je me souviens du dirigeant de l’une de ces pieuvres qui trouvait logique qu’on en vienne un jour à faire payer l’air qu’on respire: tout doit être marchandisé. J’ai évoqué ici il y a quelques semaines la loi américaine qui entend soumettre à des contrôles financièrement exorbitants les jardiniers du dimanche qui auraient l’outrecuidance d’utiliser d’autres semences que celles du commerce. Et, comme tout le monde, vous avez entendu parler de ces graines qui donnent une récolte stérile afin que le paysan soit obligé d’en racheter chaque année.

 

La forme avancée - et redoutable - de ce racket consiste aujourd'hui à relever le génome des plantes et à en interdire ensuite la libre culture. C’est comme si vous preniez la photographie d’un trottoir - même pas le vôtre - et que vous prétendiez ensuite faire payer ceux qui l’empruntent. Une poignée de milliardaires s’approprie ainsi le vivant et cela avec la complicité des Etats et la cécité de certains hauts-fonctionnaires qui, à leur décharge, ne sont peut-être pas payés pour réfléchir. Il y a même des législateurs qui y voient un progrès pour l’humanité. J’imagine que, dans certains cas, la stupidité et la prévarication font parfois de beaux mariages. Mais, pour être équitables, souvenons aussi que ces sociétés ont sans doute de petits actionnaires qui en espèrent une amélioration de leur retraite future. Comme le disait un soir mon ami Alastair McIntosh, lors d'une réunion de The Co-Evolution Project, ces sociétés ne tirent leur richesse que de notre complicité: nous consommons leurs produits, nous achetons leurs actions et, quelquefois, nous serions bien contents que nos enfants y trouvent un emploi plutôt que de rester au chômage...

 

Une fois n’est pas coutume, je vous recommande deux films, celui de Marie-Monique Robin: « Le monde selon Monsanto » http://www.dailymotion.com/video/x4pfwx_le-monde-selon-mo..., et celui d'Erwin Wagenhofer : Le marché de la faim http://www.we-feed-the-world.at/en/film.htm. Je vous invite aussi à lire le texte qui est au bout de ce lien : http://www.no-patents-on-seeds.org/index.php?option=com_c... et à signaler sur ce blog tout ce qui vous semblera relever de cette forme de racket.

12.05.2009

Le grand rêve de l'économie libérale

J'inaugure aujourd'hui une nouvelle catégorie de chroniques: les avanies. J'y mettrai des faits qu'à des titres divers j'aurai trouvés scandaleux. Rapprochés au fil des jours, quelque disparates qu'ils soient, ils peuvent nous permettre discerner une éventuelle trame commune, une dérive qui serait en train d'emporter notre "cher et vieux pays". J'ai rangé d'ores et déjà dans cette chemise une précédente note "Boobed or not boobed" - ceux qui l'ont lue comprendront popurquoi - et voici maintenant l'avanie du jour. 

Le dogme des économistes qui se réclament de la rationalité et du réalisme - et en fait qui ne sont autre chose que les grands prêtres du capitalisme hyperlibéral - c'est celui de l'agent économique parfait dans un marché parfait. C'est un peu comme la musique des sphères, comme un glissement de planètes, sans le moindre frottement, dans un espace dénué de la moindre viscosité. Comme l'a écrit Kant: la colombe pourrait croire qu'elle volerait encore mieux dans le vide. Le rêve subséquent à ce dogme, c'est que tout fasse marché, non pas seulement les biens matériels, mais tout et la vie même (pensez aux semences stériles de Monsanto) et l'humain bien sûr. Je dirais même qu'il s'agirait de faire marché au lieu de faire société, car la société a fâcheuse tendance à former des grumeaux (on peut appeler cela des amitiés, des familles, des communautés, etc.) qui mettent des couacs dans l'harmonie céleste de nos sycophantes. Mais enfin, on progresse, puisque, ces jours derniers, dans la Tarn, une entreprise qui envisage de licencier neuf de ses salariés leur a proposé un reclassement à Bangalore - oui, en Inde, vous m'avez compris - avec pour prime d'expatriation un salaire mirifique de 69 euros par mois pour six jours de travail par semaine, huit heures par jour. Ce n'est pas la peine de vous frotter les yeux, vous avez bien lu. Je ne sais pas ce qui a pu l'emporter du cynisme, du mépris ou de la stupidité chez ceux qui ont osé faire pareille proposition. Mais cela en dit long sur la société dont rêvent certains et sur les conséquences qu'elle aurait sur les autres: http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/societe/20090509....

 

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