UA-110886234-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/03/2021

Eloge de l'exercice complotiste (4/7) Les vertus démocratiques de la manipulation

 

4. Les vertus démocratiques de la manipulation

 

A entendre les « gardiens de la vérité », la dérive principale du complotisme se situerait plus loin que la dénonciation plus ou moins avisée de mensonges. Ce serait de voir partout de la dissimulation, des manipulations et des manipulateurs. Une vision du monde pathologique à rendre  dépressive l’humanité toute entière. Il est vrai que l’on a aujourd’hui bien d’autres raisons de déprimer et que voir partout de la manipulation serait déraisonnable. Mais considérer que les manipulations n’existent pas ne l’est-il pas tout autant ? Dans Propaganda, Edward Bernays, l’inventeur des relations publiques, n’expliquait-il pas grosso modo que la démocratie est utopique parce que, réunis en masse, les êtres humains sont stupides et dangereux ? Il considérait que le pouvoir doit être entre les mains d’une minorité intelligente et qu’il convient donc, pour le bien-être de la société et afin d’éviter de recourir à la solution brutale de la dictature, de manipuler le peuple. Il écrivait cela en 1928. Depuis lors, les méthodes qu’il prônait ont fait d’immenses progrès. Mais, de son temps déjà, Bernays en avait montré le pouvoir: pour satisfaire ses clients industriels, grâce au génie de ses campagnes les femmes se mirent à fumer et le petit-déjeuner «  bacon and eggs » devint la norme des foyers américains. Vous devinez quels étaient en l’occurrence ses commanditaires. Parmi ses autres titres de gloire, Bernays contribua à rien de moins qu’au renversement d’un régime démocratique en Amérique latine. 

 

La main invisible

 

Une autre critique que l’on fait aux complotistes est que, pour eux, tout étant suspect, derrière les phénomènes auxquels ils s'intéressent ils ne veulent que voir l’œuvre d’une main invisible. Comme le personnage du film « Complots », ils recensent et relient des observations hétéroclites et élaborent le scénario qui démontre l’existence d’obscures machinations. Mais cet acte intellectuel, en soi, n’est-il pas l’expression même de l’intelligence - inter-ligere, relier - et de la compréhension - de cum « avec » et prehendere « prendre, saisir », prendre ensemble ? Rassembler des observations et déceler les relations invisibles, n’est-ce pas là même le processus du diagnostic ? C’est une des facultés intellectuelle dont Conan Doyle fera la singularité de Sherlock Holmes. Où Watson voit tout et ne comprend rien, Sherlock Holmes, parce qu’il perçoit les relations qui font système, fait la lumière dans les affaires les plus opaques. 

 

En ce qui me concerne, je suis persuadé que, pour un certain nombre d’événements, tout se passe en effet comme s’il y avait une main invisible alors qu’il n’y en a aucune. Des initiatives indépendantes les unes des autres peuvent faire système. De dynamiques hétérogènes qui se rencontrent peut se dégager une résultante donnant l’illusion d’une coalition volontaires de forces visant un objectif commun. Cela, c’est l’amont. En aval, de même, un évènement peut constituer un effet d’aubaine, une opportunité pour certains joueurs d’avancer leurs pions, sans être pour quelque chose dans son apparition. Quand, le 28 juillet 1914, le nationaliste serbe Gavrilo Princip assassine à Sarajevo l’archiduc François-Ferdinand et son épouse, il n’a peut-être pas l’objectif de plonger l’Europe dans un bain de sang de quatre ans. Mais son attentat a fourni l’opportunité dont avaient besoin d’autres acteurs du drame historique pour faire valoir leurs projets. Il arrive ainsi que l’on enfourche un cheval qui passait par là. On peut ajouter à cela la tendance humaine à l’imitation, qui peut transformer une vague en tsunami et une épidémie de croyances en pandémie. La montée des bellicismes ou la spéculation financière fournissent de cela des illustrations spectaculaires. 

 

Pour autant, il ne paraît pas non plus inconcevable que, dans certains cas, des « coïncidences » résultent d’une ingénierie de plus ou moins longue main et qu’on soit devant un spectacle de marionnettes. D’autant que le grand art, alors, est de faire disparaître les auteurs derrière l’apparente spontanéité d’un phénomène ou de détourner l’attention vers un leurre. Dans l’impossibilité technique d’atteindre sa cible, mais lui-même convaincu de l’avoir fait, Lee Harvey Oswald a constitué le leurre parfait. Il est alors vital de se demander qui a écrit le scénario, qui tire les ficelles, et à quelle fin. L’histoire que l’on découvrira peut-être risquera d’être plus compliquée que celle de « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». C’est comme les djihadistes solitaires: ils peuvent agir seuls mais ils ont mûri dans un milieu. On peut choisir de fermer les yeux. J’ai évoqué dans une précédente chronique comment l’industrie pharmaceutique a déployé au fil des années un réseau d’influenceurs, tant au sein des laboratoires de recherche que parmi les journalistes, les hommes politiques, les fonctionnaires et les institutions de santé. Ceci est un fait - à l’origine aussi invisible aux yeux du citoyen que le facteur mortifère de Semmelweis. La fièvre du Covid l’a rendu un peu visible. Encore n’a-t-on aperçu que la pointe de l’iceberg. Heureusement la partie immergée a été explorée par les auteurs du livre « Les maîtres de la raison » auquel je vous renvoie. 

 

Le réseau d’influenceurs de BigPharma a, par exemple, permis de livrer, sur les cinq continents et auprès de tous ceux qui auraient pu les prescrire, une guerre impitoyable aux traitement précoces du Covid. Les moyens mis en oeuvre ont permis de produire et publier une énorme étude canularesque contre l’hydroxychloroquine. Le temps que la revue The Lancet, dont la bonne foi aurait été surprise, découvre la vérité et la retire, c’est-à-dire quelques jours, cette publication avait déjà donné le motif - ou le prétexte - à l’OMS et à divers gouvernements d’en interdire l’administration. Simultanément, la prise de parole apparemment spontanée de dizaines de « scientifiques », le dénigrement violent des voix discordantes et les fondements aberrants de la politique sanitaire - « il n’existe pas de traitement contre le covid » - sont passés aux yeux du grand nombre comme le consensus qui ne se discute pas*. 

 

Selon moi, il n’est ni irrationnel ni illégitime, il est même hygiénique, devant certains phénomènes, évènements ou agissements difficiles à interpréter, de se poser la question d’une possible main invisible. On a beaucoup parlé de BigPharma, mais d’autres secteurs industriels n’ont pas manqué de développer leurs réseaux d’influences pour se prémunir tant des prises de conscience et des résistances des consommateurs que des accès de lucidité et de vergogne du législateur. Je vous les laisse trouver. 

 

* Arte vient d'apporter de l'eau à mon moulin avec son reportage "La Fabrique de l'ignorance": https://www.arte.tv/fr/videos/091148-000-A/la-fabrique-de... 

 

(Prochain épisode: Les défenseurs de la vérité)

 

13/01/2021

Les gardiens de la raison (3) Le récit

 

 

Je reprends le fil de cette chronique en trois parties que j’ai commencée ici: http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com/archive/... et poursuivie là: http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com/archive/... . En aparté, certains lecteurs m’ont dit qu’ils m‘avaient trouvé trop tendre avec les gens corrompus. Certes, si je ne suis pas allé jusqu’à cette extrémité où la corruption s’accompagne d’un véritable cynisme, je suis obligé de reconnaître que ces situations existent. Par exemple ce professeur de médecine de Nantes qui vient de reconnaître qu’il est l’auteur des menaces de mort adressées au patron de l’IHU de Marseille. A moins, bien sûr, que ce soit juste une coïncidence qu’il ait largement bénéficié des largesses de BigPharma au cours de ces dernières années. J’aurais pu évoquer d’autres cas, mais compte tenu d’une part du grand nombre de personnes impliquées dans les stratégies de désinformation et, d’autre part, persuadé, comme je l’ai écrit, que leur très grande majorité ne souhaite rien tant qu’être honnête, j’ai préféré montrer comment cette honnêteté peut être circonvenue et progressivement emberlificotée. Pour terminer ce survol, après avoir évoqué le réseau d’influence déployé par les industriels, puis le processus de corruption mis en oeuvre, j’en viens aux récits manipulatoires dont nos esprits sont abreuvés depuis des décennies.  

 

Ramenés à leur essence, les récits que développent les industriels pour se donner le beau rôle et s’adjuger le monopole de la vérité sont ceux d’un combat aussi simpliste que manichéen: celui de la rationalité contre l’irrationnel, de l’intellect contre l’émotivité, de la raison contre l’obscurantisme et, rejoignant certaines idéologies qui en ont fait leur fonds de commerce, celui de l’artefact contre le naturel. Reliant tout cela, on a un fil usé mais toujours efficace: celui du combat de l’avenir contre le passé (1). Cette trame de base permet de disqualifier les contestataires sans avoir à trop s’avancer sur le terrain des réalités.

 

Parmi les déclinaisons du récit, on peut parfois déceler une variante sexiste qui oppose le masculin solide et raisonnable au féminin sentimental et fragile. Lorsque, en 1962, la biologiste Rachel Carson publie « Le printemps silencieux » où elle constate la diminution impressionnante des populations d’oiseaux et met en accusation les pesticides, ce ne sont pas des arguments rigoureux qui vont lui être opposés mais une relativisation de son propos, qui la présente comme une amoureuse de la nature, trop sentimentale, trop sensible. Cette fragilité psychologique permet de jeter le doute sur la crédibilité scientifique de son travail. Dans la foulée, on s’en prendra à sa réputation personnelle, en en faisant une sorte de bisounours hystérique, puis en la qualifiant de fanatique. Au bout du bout, ce sera à la fois une probable communiste qui veut ruiner l’économie américaine et une réactionnaire dangereuse qui, pour protéger des volatiles en surnombre, rêve de ramener la société moderne aux âges des grandes épidémies, des maladies incurables et des famines meurtrières. 

 

George Orwell a écrit: « Qui contrôle le passé, contrôle le futur ». On ne sera donc pas étonné que l’on trouve dans les récits diffusés par les industriels une réécriture partiale des évènements. On aura une hagiographie officielle de leurs héros et, aux concurrents ou adversaires, on réservera, en attendant l’oubli, le persiflage ou la diabolisation. Par exemple, tout le monde connaît le nom de Louis Pasteur. Mais qui se souvient d’Antoine Béchamp ? D’une certaine manière, la gestion de l’actuelle « crise sanitaire » reflète ce biais de l’histoire de la santé. Vous aurez remarqué qu’a été absente de toute la communication officielle autour du covid la notion de prévention. Or, prévenir, c’est renforcer ce que Béchamp appelait le « terrain » et que nous nommons le « système immunitaire ». De nombreuses études ont montré que les malades les plus atteints par le covid étaient ceux qui présentaient un déficit en zinc et en vitamine D3. Mais Pasteur, dont je ne contesterai pas ici les mérites, a ouvert la voie à une industrialisation de la médecine devenue aujourd’hui prépondérante, celle qui se fonde non sur la prévention par le terrain mais sur la guerre à l’agresseur extérieur.  

 

La pièce qui se joue sous nos yeux à tout propos illustre les trois postures du triangle dramatique de Karpman. Le héros industriel se présente d’abord comme un sauveur. S’agissant de Rachel Carson, il n’a pas hésité à se faire persécuteur. In fine, il adoptera la posture de la victime. Les auteurs du livre « Les gardiens de la raison » donnent comme exemple l’histoire de l’insecticide DDT. Le DDT était bel et bien visé par Rachel Carson et s’il a été interdit, disent les industriels dans leur avatar victimaire, c’est à cause de cette hystérique et de la jacquerie qu’elle a entraînée. Avec un résultat désastreux: les moustiques ont de nouveau proliféré et, avec eux, la malaria est revenue dont ils avaient délivré l’humanité. Telle quelle, l’histoire a le mérite d’être simple: un produit nous débarrassait des moustiques et, de ce fait, de la maladie redoutable qu’ils transmettaient. En raison d’une bouffée de délire propagée par une pseudo-scientifique que les politiques ont eu la naïveté ou la démagogie de suivre, l’usage de ce produit a été interdit. On n’a pas écouté ce que, la main sur le coeur, disaient les champions de l’industrie. Ce que l’on pouvait prévoir s’est produit. L’histoire est si claire quelle peut facilement emporter l’adhésion. Au surplus, nous allons le voir, cette narration du passé va bientôt introduire une narration de l’avenir.

 

Comme le disait le philosophe Jules Lagneau, « il faut penser difficilement les choses simples ». S’il convient de se méfier des histoires, c’est bien d’abord de celles qui justement sont un peu trop simples. La vérité sur le DDT est qu’il n’a pas été interdit pour ce qui est de la lutte contre les moustiques et la malaria, mais que la résistance biologique qu’il avait générée chez les insectes en avait considérablement diminué l’efficacité. Quant à son interdiction dans le domaine purement agricole, elle n’a pas résulté d’une agitation conduite par une irresponsable nommée Rachel Carson mais d’une demande de tout ce que les Etats-unis d’Amérique comptaient alors de scientifiques. 

 

Cette histoire n’est pas sans faire penser au débat actuel autour des glyphosates dont un jour on annonce l’interdiction et auxquels, un autre jour, on accorde un sursis. L’écriture du passé - « nous devons à la chimie industrielle l’abondance et la qualité actuelles de notre production agricole » - se complète là de la narration du futur que j’ai annoncée plus haut. Celle-ci prophétisera que les huit milliards d’être humains que nous sommes seront incapables de produire la quantité de nourriture dont ils ont besoin en dehors du modèle agricole que l’industrie a engendré. Abandonner ce modèle provoquera des famines mondiales (2). Quel politique, dès lors, prendra-t-il le risque de sortir des sentiers battus quand étudier l’information sur les autres modèles, largement étouffée, lui demanderait un trop grand investissement, et quand les gens qui peuvent l’approcher et le conseiller, qui tiennent le haut du pavé, sont exclusivement issus du milieu de la l’agro-chimie ? Au final, tant qu’à se tromper, ne vaudra-t-il pas mieux se tromper dans le respect des règles admises que dans leur transgression ?

 

La réécriture du passé en vue de contrôler l’avenir embrasse cependant beaucoup plus large que l’histoire d’un secteur économique. Elle atteint au niveau civilisationnel. Ce qui lui confère sa puissance est qu’elle entre en résonance avec ce que Jean-Claude Michéa, dans un livre éponyme, a appelé le « complexe d’Orphée ». « On ne conduit pas un véhicule en regardant dans le rétroviseur » disait déjà une maxime managériales des années 90, recourant à ces métaphores faciles qui interrompent toute réflexion. Le complexe d’Orphée, hérité de la Révolution de 1789, désigne l’interdiction de regarder en arrière. Qu’il s’agisse de techniques, de moeurs ou d’idéaux, ce qui est derrière nous n’est qu’obscurité et obscurantisme. Tout ce qui peut tourner le passé en dérision et l’effacer des mémoires est donc louable. On a là comme un écho de la décapitation de Louis XVI, de l’imposition du système métrique et du calendrier républicain. Le progrès est une marche - forcée, car les peuples ont besoin d’être conduits par une élite aussi éclairée qu’autoritaire - vers un avenir dont le critère principal est toujours davantage de technologies, d’artefacts - et ce, maintenant, jusqu’au sein même de notre corps. On comprend qu’il puisse y avoir une complicité au moins objective des milieux industriels et technologiques avec le transhumanisme. 

 

De la rationalité au rationalisme et aux rationalistes, il y a en effet tout un déploiement idéologique. L’on peut déceler une continuité depuis le « maître et possesseur de la nature » de Descartes et le mécanicisme de ses héritiers, continuité qui, passant par le parti pris de la supériorité des artefacts créés par le génie humain sur la complexité des phénomènes naturels, conduit à la technique comme repère et levier du progrès et jusqu’à l’élevage industriel comme modèle de gestion de la société. Tout cela étant rendu impitoyablement possible par la froideur surhumaine de l’intellect dominant la trop humaine sensibilité. Un indice de cette évolution est donné par la manière dont sont traités les pensionnaires des EHPAD dans le contexte de l’épidémie de covid. Non seulement on en a fait des citoyens de seconde zone en leur interdisant l’accès aux soins et aux hôpitaux, mais en outre on ne leur demande pas ce qu’ils préfèrent entre le risque d’être contaminés ou le sacrifice de leurs affections familiales et amicales. On leur impose le choix d’une bureaucratie « scientifique ». 

 

Il n’est pas de récits sans bardes ou prophètes qui les transmettent. Pour conclure, jetons un rapide coup d’oeil de leur côté. Pour simplifier, ils sont de trois ordres. Evidemment suspects de partialité, il y a ceux qui parlent directement au nom de l’industrie concernée. Quand le PDG d’une multinationale prend publiquement la parole, il se peut qu’il mente ou dise la vérité, mais on se doute qu’il n’exprimera rien qui puisse nuire à la compagnie qu’il dirige. Si ce n’est par loyauté, ce sera au moins pour protéger sa carrière et la valeur des actions dont on le rémunère. C’est pourquoi les représentants des compagnies laissent le plus souvent le récit à diffuser à deux catégories de porte-voix, naturellement sans liens visibles de subordination ou d’intérêt. Ce que révèle d’abord le livre « Les gardiens de la raison » est la multitude d’officines, en apparence scientifiques et indépendantes, telles ces « associations savantes » discrètement parrainées, qui semblent apporter un gage d’impartialité et de consensus sur des points sensibles alors qu’elles ne sont que des courroies de transmission du système. Activées au bon moment, elles vont assaillir le public d’une unanimité de fabrique et entraîner son consentement à la thèse que le système veut officialiser. Mais le plus intéressant, en termes de finesse stratégique, est la dernière catégorie. Celle-ci se compose des agences d’information qui fournissent aux journalistes non spécialisés de quoi assurer leur bla-bla quand, la veille pour le lendemain, leur rédaction leur demande d’aborder un sujet qui chauffe. Bien évidemment, ces agences ont elles aussi les atours de l’impartialité et de l’autorité dans leur domaine, elles n’ont qu’un rôle « technique », mais les informations et les éléments de langage qu’elles fournissent orientent évidemment les articles qu’elles nourriront. 

 

C’est ainsi que l’on ne peut plus s’étonner, sur un sujet qui émerge dans l’actualité, de trouver à peu près partout la même tonalité, les mêmes analyses et les mêmes conclusions. Ajoutez à cela que les grands médias français sont la propriété d’une poignée de milliardaires et vous avez de quoi comprendre pourquoi le conformisme des opinions est plus contagieux qu’un virus évadé d’un laboratoire. 

 

(1) Il est d’autant plus important de disqualifier le passé que les solutions qu’il propose ne coûtent rien et ne peuvent être marchandisées avec les perspective de gains astronomiques qu’impose la Bourse.

 

(2) Il est plausible que changer de modèle du jour au lendemain engendrerait une transition catastrophique. Mais ce qu’il est important de retenir est que, au contraire de ce qu’affirment les tenants de la chimie, d’autres modèles efficaces de production existent qui auraient en outre le mérite de ménager et reconstituer la vie des sols. 

20/12/2020

Les gardiens de la raison (2) De l’apprivoisement à la corruption

 

 

 

Je persiste à croire que la plupart des êtres humains sont honnêtes et ne souhaitent que le rester. C’est pourquoi les représentations simplistes de la corruption ne sont pas pertinentes si l’on veut comprendre le processus. Le travail du lobbyiste n’est pas de corrompre, il est de tisser un réseau aux mailles solides, capable au fil de l’eau d’influencer l’opinion publique, d’orienter des décisions administratives et, dans certains cas, de se mobiliser vigoureusement sur un gros enjeu ou lorsqu’une fenêtre de tir s’entrouvre. Le volume de l’argent que les firmes dépensent dans le lobbying montre qu’il s’agit d’un investissement dont, comme de tout investissement, un retour conséquent est attendu (1). En fonction du métier de l’entreprise qui l’emploie, des obstacles qu’elle doit réduire ou neutraliser et des soutiens qu’il lui faut réunir, le lobbyiste détermine des cibles. Les critères les plus courants sont la position sociale, la crédibilité professionnelle, la présence dans des réseaux, le pouvoir détenu, etc. Ensuite s’amorce le processus d’apprivoisement de l’individu repéré. Il s’agit d’abord de susciter chez lui la sympathie, le désir d’être plus proche. Ensuite, comme Bernays l’a fait pour les foules, on pourra sonder ses besoins - psychologiques ou matériels - et évaluer son potentiel de « coopération ». Avant d’en arriver au nerf de la guerre - et c’est d’ailleurs tout aussi bien si l’on peut l’économiser le plus longtemps possible - on passera par des choses innocentes qui, plutôt qu’exploiter ses défauts, flatteront ses qualités - par exemple son goût pour apprendre ou sa curiosité scientifique. Ces choses pourront aussi répondre aux frustrations nobles qu’il est susceptible de ressentir dans son quotidien, comme l’envie de se sentir utile au delà des quinze mètres carrés de son bureau, de soutenir des cercles ou des associations qui n’ont pas d’objet lucratif. L’étape suivante s’adressera à l’égo qui, chez presque tout le monde, a toujours quelque part quelque faille à combler. Il s’agira, par exemple en donnant l’accès à des milieux relativement élitaires, de procurer d’éventuelles revanches d’amour-propre, de conforter l’aspiration à être quelqu’un de plus important, de donner les moyens d’accroître rayonnement et influence. Une sorte d’addiction se développe alors : comment, une fois que l’on en a pris l’habitude, renoncer à des relations qui enrichissent à ce point un quotidien insatisfaisant ?

 

 

 

L’argent finira par apparaître, mais comme un accompagnement naturel, banal, du processus relationnel. « Vous êtes un expert, vous pourriez peut-être nous rendre quelques services, donner une conférence, animer un groupe de travail, siéger au conseil d’une de nos filiales pour qu’elle profite de vos compétences… On vous défraiera naturellement. » On vous défraiera et, en ce qui concerne la logistique, les transports, l’hébergement et la restauration, vous serez traité comme un nabab. Lors des cocktails, vous aurez le privilège d’aborder les vedettes de votre domaine et, au retour, vous pourrez cultiver une image d’initié. Vous échangerez des cartes de visite, vous ferez du réseau - ce qui ira dans le sens de ce que l’on attend de vous. Si vous faites partie des meilleures recrues, on s’arrangera pour que vous soyez interviewé dans les médias, invité sur les plateaux de télévision et vous deviendrez la coqueluche des journalistes en mal de casting. Vous vivrez enfin la vie dont vous rêviez: pas celle d’un parasite qui se vend, telle que le vulgum pecus pourrait se représenter la situation, mais celle d’un homme ou d’une femme reconnu pour sa valeur, pour sa contribution à l’avancée de la science et au bien-être de l’humanité. Rien moins qu’acheté, vous avez été apprivoisé, et votre vertu a été ménagée puisque vous avez le sentiment d’être au service de quelque chose de noble et de plus grand que vous-même. Le jour où il s’agira d’influencer, de conseiller, de prescrire voire de décider, vous irez naturellement dans le sens souhaité par vos « amis » et vous saurez mobiliser votre réseau sans qu’ils aient à vous le demander. Vos qualités, votre expertise, d’ailleurs, sont réelles, sinon vous n’auriez pas été approché. Il n’y a pas tromperie sur votre valeur. En tout cas au début. Car, à force d’être en représentation, vous vous éloignerez du terrain et de ce qu’il peut enseigner, et ne vous nourrirez plus que de l’idéologie que vos amis vous distillent. 

 

 

 

Venons-en tout de même au nerf de la guerre. Que représentent en France les « liens d’intérêts », c’est-à-dire ces défraiements que l’on vous a versés ou les avantages en nature dont vous avez bénéficié au paragraphe précédent ? Créé en 2014, l’organisme public Transparence Santé (2) tient les comptes pour son secteur. Je vous laisse juger si les sommes sont ou non impressionnantes. Depuis 2014, soit sur six ans, les entreprises pharmaceutiques ont dépensé en France 6,7 milliards d’euros. Sur cette somme, les « sociétés savantes » ont touché 2,4 milliards d’euros, les professionnels de santé 1,6, milliard, les établissements de santé 1,1, les associations 710 millions et la presse et les médias 417 millions d’euros. A tout le moins, on peut se dire que la gratitude est sans doute la qualité de coeur que les lobbyistes détournent pour, d’une personne honnête, faire une personne corrompue. Evidemment, Transparence Santé ne connaît que les chiffres qui ont été officialisés. Il se pourrait qu’il y en ait d’autres ou qu’il y ait des services plus ou moins menus qui aient été traités avec discrétion. Ne sont pas non plus comptabilisés les émoluments et les frais professionnels des salariés et des conseils externes affectés au lobbying auprès des réseaux que nous avons esquissés. Selon le Corporate Europe Observatory (3), les dix groupes pharmaceutiques qui pratiquent le lobbying le plus intense auprès de l’Union Européenne y consacrent ensemble plus de 15 millions d’euros par an. En 2019, ils ont organisé rien de moins que 112 réunions avec des membres haut placés de la Commission. C’est dire que le secteur en question, s’il n’attendait pas un retour proportionné, n’investirait pas autant. 

 

Troisième et dernière partie à venir: Les récits de la désinformation. 

 

(1) J’y reviens plus bas. 

 

(2) https://solidarites-sante.gouv.fr/ministere/base-transpar... 

 

(3) https://www.lepoint.fr/editos-du-point/anne-jeanblanc/le-...