15/03/2021
Eloge de l'exercice complotiste (6/7): L’aléatoire, l'invisible et le cheval
6. L’aléatoire, l'invisible et le cheval
Ce n’est pas parce qu’un phénomène ne présente pas les apparences classiques du pouvoir qu’il ne recèle pas une énergie pouvant s’ordonner à une intention extérieure qui le récupérerait. Il est important de ne pas voir des complots où il n’y en a pas, il l'est aussi de surveiller ce qui, sans en avoir les apparences, représente cependant l’assemblage d’une puissance à prendre en considération.
Parallèlement, ce n’est pas parce qu’un phénomène n’a aucune intentionnalité pour ressort qu’il ne faut pas le surveiller. La marée n’a que faire des attentes des hommes, elle répond au mouvement de la Terre et de la Lune, mais quand elle est haute les plus gros vaisseaux, jusque là immobilisés, peuvent accéder au port ou en sortir. Un phénomène sans intention peut ainsi offrir son support à des joueurs qui en ont une et qui le chevaucheront comme le surfeur une vague qu’il n’a pas créée mais qui l’emporte. Je ne pense pas que le covid, même s’il semble avoir les caractéristiques d’un artefact, ait été volontairement lâché dans la nature. Cependant, l’aubaine qu’il a constituée pour certains joueurs est évidente: il a fourni l’opportunité de gains considérables, d’un contrôle inouï des populations, de la valorisation de certaines théories scientifiques ou médicales, sans parler des tribunes qu’il a offertes aux egos de tout poil.
Nombre d’évènements résultent selon moi davantage de « complicités objectives », comme aurait dit Marx, que d’intentions communes. La rencontre aléatoire d’éléments hétérogènes peut engendrer quelque chose d’inattendu, modifier l’équilibre des forces, voire entraîner de vrais basculements - tout en donnant l’impression qu’il y a à tout cela un orchestrateur qui en fait n’existe pas. Un exemple: toujours à cause du covid, les gens payent encore moins en liquide qu’auparavant, car les pièces et les billets qui passent de main en main sont un vecteur idéal pour un virus qui se déplace par portage. Ces nouveaux comportements vont dans le sens souhaité par certains acteurs de l’économie qui n’ont rien à voir avec la santé et la médecine. La numérisation totale de la monnaie permet un contrôle total des flux financiers. Peuvent y être favorables ceux qui voient davantage de tricheries fiscales chez les pauvres que chez les riches. Peut l’être également le ministère des finances qui ferait ainsi l’économie de la monnaie à frapper ou à imprimer et qui sait qu’il lui est plus facile de prendre un peu à beaucoup que beaucoup à quelques-uns. Peuvent y être favorables tous les affamés de ces data qui leur permettent de mieux nous connaître. L’accueilleraient sans déplaisir les banques qui récupèreraient ainsi des flux qui leur échappent encore et se débarrasseraient de la corvée coûteuse et fastidieuse de mettre à disposition les coupures de toute taille. Pourrait le vouloir aussi un Etat désireux de renforcer son contrôle. Mais supprimer la monnaie fiduciaire quand elle représente quinze pour cent des flux provoquerait un tollé. Grâce aux vagues épidémiques, l’usage des pièces et des billets est tombé si bas que bientôt l’inconvénient d’une telle mesure sera acceptable. Pour ceux en tout cas qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.
Les transformations invisibles
Sont aussi à observer, si l’on veut essayer de discerner la force des choses et sa direction, ce que le philosophe et sinologue François Jullien appelle « les transformations silencieuses » (1). Ce sont des changements si lents, si subtils, qu’ils échappent à notre regard. Comme il l’écrit: « Grandir - nous ne voyons pas grandir: les arbres, les enfants. Seulement, un jour, quand on les revoit, on est surpris de ce que le tronc est devenu déjà si massif ou de ce que l’enfant désormais nous vient à l’épaule.» Je vous propose un exercice: regardez autour de vous et, avec la référence de votre mémoire, ouvrez vos sens. Qu’est-ce qui, insensiblement s’est transformé, autour de vous, au cours de ces dernières années ? N’hésitez pas à être d’abord au plus près de vos perceptions et à comparer à vos souvenirs les couleurs, les odeurs, les sons, les volumes… Quelle direction, quelles mutations possibles cela suggère-t-il ?
Quand il s’agit de faire évoluer des opinions qui, prises à froid, bloqueraient la réalisation de leurs desseins, les tacticiens savent induire un genre de transformations discrètes. La première chose pour y parvenir est de se donner le temps, donc de s’y prendre bien en amont. Ensuite, il convient de ne pas rechercher au début une décision formelle et de se contenter d’une succession de modestes « pourquoi pas ? », parfois même tacites. Le temps aidant, le simple fait qu’un sujet devienne familier allège les inquiétudes et crée en sa faveur une pente imperceptible.
Le cheval de Troie
Evoquer plus haut une chevauchée m’a fait penser au récit du cheval de Troie dans l’Odyssée. C’est une autre manière, pour un changement, d’être invité par ceux-là même qui n’en voudraient pas. Les crédules Troyens ont ouvert les portes de la cité à ce cheval apparu miraculeusement sur une plage alors que leurs ennemis avaient disparu. Ce faisant, ils ont introduit ceux-ci, qui étaient cachés à l’intérieur, dans la cité. Nombre d’engouements de notre époque me paraissent susceptibles d’être des chevaux de Troie. Je vous laisse y penser et si vous avez envie de partager vos hypothèses en commentaire, vous serez les bienvenus.
Les incohérences apparentes
Il y aurait bien d’autres choses à dire. Le sujet me passionne car il rejoint l’exercice mental de la prospective, cette « indiscipline intellectuelle » (3) qui donne son nom à mon blog, mais j’en terminerai par les incohérences apparentes. L’incohérence n’existe pas. La série « Dr House » par exemple, montre que l’incohérence des symptômes n’est que la manifestation d’un diagnostic mal posé. Même la folie a sa cohérence. L'incohérence que nous percevons ne peut être que la manifestation d’une cohérence située à un niveau qui nous échappe. Ne pas se poser de questions devant l'incohérence, ou lui trouver des réponses trop faciles, est dangereux. Qui peut savoir ce que la cohérence qui nous échappe est en train d’engendrer ?
(1) François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009.
(2) L’expression est de Michel Godet.
(Suite et fin au prochain épisode)
07:18 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : covid, complotisme, conspirationnisme, numérisation
11/03/2021
Eloge de l'exercice complotiste (5/7): La notion de complot est-elle dépassée ?
5. La notion de complot est-elle dépassée ?
Croire qu’il n’y a jamais de complot est aussi trompeur que croire qu’il y a des complots partout (1). Cependant, il convient d’aller plus loin, car parler de complots et de complotisme pour désigner l’objet de nos interrogations est une manière de détourner notre regard vers une caricature ou un fantasme. Si ces mots ont été choisis par leurs promoteurs c’est parce qu’ils ridiculisent l’activité et la production des « complotistes ». Or, ce qui se passe est d’un autre niveau que celui d’une poignée d’individus réunis, au fond d'une cave, autour d’une bougie qui fume.
Dans l’histoire moderne, l’un des premiers complotistes est celui qui a inventé cette fable du capital insatiable et de la lutte des classes: un certain Karl Marx. Vous imaginez les émois de nos debunkers, transportés en 1867 et ouvrant le livre « Das Kapital » à sa sortie de l’imprimerie ? « Enfin, s’écrieraient-ils, ceux qui s’enrichissent font bénéficier des oeuvres de leur intelligence et de leur travail l’ensemble de la société, y compris et surtout les gueux à qui ils ont la bonté de donner un salaire et qui sans cela mourraient de faim! Ils ne gagnent que la rémunération légitime de leur sueur et des risques qu’ils prennent et ne sont pas dans une logique de guerre! » Je n’invente pas ce discours. Dans les années 70, il était courant. Nous retrouvons là les trois pièces du mécanisme de déni précédemment évoqué (2), mais il est intéressant de voir à qui ce déni profite. S’il n’y a pas de lutte des classes ou bien si elle n’est pas nécessaire parce que chacun peut trouver son compte sans en passer par Germinal, alors posons les armes, asseyons-nous fraternellement autour du feu et, le calumet de la paix aidant, on va s’entendre. La dénonciation des billevesées de Marx a bien fonctionné. Toute la classe moyenne et ceux qui y accédaient, à l’époque où ils bénéficiaient des Trente glorieuses, l’ont gobée - et, au passage, je bats ma coulpe. Puis, après que le développement d’une répartition plus équitable de la valeur ajoutée eut menacé la croissance et le pouvoir du capital, il y eut une reprise en mains, facilitée par la financiarisation et la mondialisation, et le multimilliardaire Warren Buffet, jugeant atteint le point de non retour, s’autorisa à vendre la mèche. « Oui, il y a une lutte des classes et c’est même la mienne qui est en train de la remporter ». La plus grande ruse du Diable est de faire croire qu'il n'existe pas.
Le premier « reset »
Nous avons une représentation descendante, patriarcale, explicite, organisée, du pouvoir. L’image qu’on nous propose du complot, de la conspiration, en est le contrepoint. Celle-ci ne va pas sans celle-là. Or, notre époque voit s’épanouir d’autres stratégies et, notamment, le soft power. Celui-ci a pour premières caractéristiques la discrétion et l’absence d’autoritarisme. Cette discrétion s’accompagne de l’art de réunir des gens qui ont des intérêts non pas communs mais similaires et à profiter de ces rapprochements pour diffuser une idéologie qui, en les valorisant, leur donnera une raison de naviguer de conserve. Ainsi, par delà leurs éventuelles concurrences, ils pourront devenir une instance aussi informelle que puissante. Bernays (3) nous a donné la clé de cette idéologie en écrivant que le pouvoir doit être entre les mains d’une élite. Mais comment déterminer cette élite ? Le darwinisme de Howard Spencer répond à la question: celui qui réussit, quels que soient les moyens de sa réussite, fait la preuve de sa supériorité dans le monde tel qu’il est. Qui d’autre que ceux qui sont à la tête d’une fortune, du pouvoir qu’elle donne, du mérite qu’elle est censée prouver, pourrait donc la constituer ? Selon cette logique, ceux qui sont dignes du pouvoir sont ceux qui l’ont et qui savent l’accroître. En inversant le raisonnement, n’en sont pas dignes ceux qui, par légèreté, naïveté ou pleutrerie, l’abandonnent. Cela me rappelle l’expression de Maurice Druon: la démocratie aux mains molles, et ce fut en réalité le premier « reset ».
Mais quel avantage cette élite aurait-elle à s’engager dans un pareil projet ? Celui de prendre soin de ses affaires en prenant soin de celles du monde. Celui de faire du bien en se faisant du bien. Celui de transcender les ambitions personnelles au profit d’une mission supérieure, c’est-à-dire d’un anoblissement que la réussite matérielle seule ne confère pas, et qui, faisant d’elle le sauveur de la planète, légitimera l’inégalité de fortune et de pouvoir dont elle jouit. La manipulation prônée par Bernays est la manière douce de gérer les peuples pour le bien de tous. Le bien de tous est aujourd’hui sommairement défini par l’avenir de l’écosystème planétaire et le destin que l’on assigne à l’humanité. Cette aristocratie doit s’en emparer puisque les peuples manquent de l’initiative, de l’intelligence et de la détermination nécessaires et qu’au surplus ils lui ont laissé leur pouvoir. Pensez-vous vraiment qu’elle a tort ?
Les inspirateurs
Davos est un tel lieu de rapprochement. Le Forum économique mondial est une des fontaines idéologique où cette classe - que seule au départ définit l’accumulation de richesse et de pouvoir - puise une vision convergente du monde et la représentation de son rôle. De Gaulle avait surnommé Jean Monnet « l’inspirateur », parce qu’il travaillait toujours en coulisse. On peut dire que Klaus Schwab, le fondateur des rencontres de Davos, est un des fils spirituels de Jean Monnet. Ce qu’il tisse n’est pas un complot au sens galvaudé du terme. Il n’essaye pas, ce qui serait voué à l’échec, de sortir de son chapeau un gouvernement mondial. Ce qu’il fait est plus pertinent et efficace. D’abord, en principe, on ne parle plus de gouvernement mais de gouvernance. Cela ne veut pas dire que l’idée de gouvernement mondial est évacuée, mais, comme elle peut réveiller quelques réflexes souverainistes, on se garde de l’afficher: le soft power évite de stimuler les clivages. On se garde tout aussi bien de l’évacuer complètement, car, le moment venu - s’il vient - les peuples auront l’impression de quelque chose de familier qui devait advenir, qui s’installe naturellement.
Schwab ne fait que rassembler autour de quelques experts, en toute liberté, des gens qui, de par leurs richesses personnelles et les entreprises qu’ils contrôlent ne peuvent se ressentir que comme l’élite de la planète. L’adhésion à quelques idées va leur donner de fait, collectivement, sans autre forme d’organisation, une emprise globale. Il n’y a donc pas un gouvernement occulte, comme les naïfs le disent ou comme se moquent ceux qui veulent ridiculiser les complotistes. Il y a un café du commerce très sélect où, grâce aux inspirateurs comme Schwab, émerge des conversations une représentation à peu près commune de la « terre promise », qui permet de déboucher sur une orientation collective spontanée et non contraignante. Compte tenu de l’incapacité des peuples et de leurs représentants depuis des années à prendre certaines décisions vitales pour l’avenir, on peut se dire qu’au moins ils apportent un espoir.
Délires et dérives
Cependant, ce n’est pas parce qu’elle est pétrie de bonnes intentions qu’une élite n’est pas exposée à l’hybris (3). Au contraire, la conviction d’une supériorité, d’avoir dans ses mains les destinées du monde, le ballet des politiciens venant quêter son adoubement, l’impression à travers ses fondations philanthropiques d’être plus généreuse envers l’humanité que Dieu Lui-même, tout cela ne peut qu’y encourager (4). Alors, ce milieu de l’entre-soi devient un bouillon de culture propice aux ivresses démiurgiques - celles des apprentis sorciers. Dans le sillage des bonnes intentions, on trouvera d’abord une vision purement mécaniste, sans transcendance, du vivant. On trouvera le transhumanisme avec son interpénétration de l’humain et de la technologie, et l’ingénierie climatique dont l’ambition, hors de mesure avec la complexité du système climatique, a toute chance de tourner au cauchemar. On trouvera aussi, grâce aux data et à l’hyperconnectivité, la délégation à une Intelligence Artificielle de la gestion tant des individus pucés que de l’écosystème global (5). Bref, la Terre Promise, c’est la planète et l’humanité managés comme un élevage industriel par une bureaucratie numérique, ce qui n’est que la projection du logiciel intellectuel sur lequel fonctionne cette vision.
Il ne s’agit donc pas d’un complot de bande dessinée, d’une ligue ou d’une confrérie secrètes. Il ne s’agit même pas de mauvais desseins. C’est la mise en branle d’un mouvement provisoirement informel mais doté d’un pouvoir, d’une bonne intention et de délires. Un mouvement qui ne se cache même pas, ce pourquoi nous ne le voyons pas. Convaincus d’être dans le droit chemin, ses membres font fi des peuples et de leurs aspirations. Seuls de vrais régimes démocratiques auraient pu et pourront peut-être encore, si ce qu’il en reste se ressaisit, contenir cette démesure.
1. J’ai oublié l’auteur de cette formule et, s’il tombe sur cette chronique, je le prie de m’en excuser.
2. Cf. http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com/archive/...
3. « L’hybris (en grec ancien : ὕϐρις / húbris), est une notion grecque qui se traduit le plus souvent par « démesure ». Elle désigne un comportement ou un sentiment violent inspiré par des passions, particulièrement l'orgueil et l’arrogance, mais aussi l’excès de pouvoir et ce vertige qu’engendre un succès trop continu. Les Grecs lui opposaient la tempérance et la modération, qui est d’abord connaissance de soi et de ses limites ». Source: Wikipédia.
4. Bill Gates est un parangon de cette classe : https://articles.mercola.com/sites/articles/archive/2021/...
5. Pour l’anecdote (mais pas seulement), une société japonaise vient de mettre au point des toilettes connectées capables, lorsque vous les utilisez, de vous faire une analyse physiologique et, pourquoi pas, de la transmettre à votre médecin ou à votre assurance : https://www.ipsn.eu/big-data-vous-suit-partout-meme-aux-toilettes/
07:03 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : complotisme, conspirationnisme, marx, schwab, davos, reset, debunker
08/03/2021
Eloge de l'exercice complotiste (5/7): La notion de complot est-elle dépassée ?
5. La notion de complot est-elle dépassée ?
Croire qu’il n’y a jamais de complot est aussi trompeur que croire qu’il y a des complots partout (1). Cependant, il convient d’aller plus loin, car parler de complots et de complotisme pour désigner l’objet de nos interrogations est une manière de détourner notre regard vers une caricature ou un fantasme. Si ces mots ont été choisis par leurs promoteurs c’est parce qu’ils ridiculisent l’activité et la production des « complotistes ». Or, ce qui se passe est d’un autre niveau que celui d’une poignée d’individus réunis, au fond d'une cave, autour d’une bougie qui fume.
Dans l’histoire moderne, l’un des premiers complotistes est celui qui a inventé cette fable du capital insatiable et de la lutte des classes: un certain Karl Marx. Vous imaginez les émois de nos debunkers, transportés en 1867 et ouvrant le livre « Das Kapital » à sa sortie de l’imprimerie ? « Enfin, s’écrieraient-ils, ceux qui s’enrichissent font bénéficier des oeuvres de leur intelligence et de leur travail l’ensemble de la société, y compris et surtout les gueux à qui ils ont la bonté de donner un salaire et qui sans cela mourraient de faim! Ils ne gagnent que la rémunération légitime de leur sueur et des risques qu’ils prennent et ne sont pas dans une logique de guerre! » Nous retrouvons là les trois pièces du mécanisme de déni précédemment évoqué (2), mais il est intéressant de voir à qui ce déni profite. S’il n’y a pas de lutte des classes ou bien si elle n’est pas nécessaire parce que chacun peut trouver son compte sans en passer par Germinal, alors posons les armes, asseyons-nous fraternellement autour du feu et, le calumet de la paix aidant, on va s’entendre. La dénonciation des billevesées de Marx a bien fonctionné. Toute la classe moyenne et ceux qui y accédaient, à l’époque où ils bénéficiaient des Trente glorieuses, l’ont gobée - et, au passage, je bats ma coulpe. Puis, après que le développement d’une répartition plus équitable de la valeur ajoutée eut menacé la croissance et le pouvoir du capital, il y eut une reprise en mains, facilitée par la financiarisation et la mondialisation, et le multimilliardaire Warren Buffet, jugeant atteint le point de non retour, s’autorisa à vendre la mèche. « Oui, il y a une lutte des classes et c’est même la mienne qui est en train de la remporter ».
Les inspirateurs
Nous avons une représentation descendante, patriarcale, explicite, organisée, du pouvoir. L’image qu’on nous propose du complot, de la conspiration, en est le contrepoint. Celle-ci ne va pas sans celle-là. Or, notre époque voit s’épanouir le soft power. Il a pour premières caractéristiques la discrétion et l’absence d’autoritarisme. Cette discrétion s’accompagne de l’art de réunir des gens qui ont des intérêts non pas communs mais similaires et à profiter de ces rapprochements pour diffuser une idéologie qui en les valorisant, leur donnera une raison de naviguer de conserve. Ainsi, par delà leurs éventuelles concurrences, ils pourront devenir une instance aussi informelle que puissante. Bernays (3) nous a donné la clé de cette idéologie en écrivant que le pouvoir doit être entre les mains d’une élite. Mais comment déterminer cette élite ? Le darwinisme de Howard Spencer nous répond: celui qui réussit, quels que soient les moyens de sa réussite, fait la preuve de sa supériorité dans le monde tel qu’il est. Qui d’autre que ceux qui sont à la tête d’une fortune, du pouvoir qu’elle donne, du mérite qu’elle est censée prouver, pourrait donc la constituer ? Mais quel avantage auraient-ils à s’engager dans un pareil projet ? Celui de prendre soin de leurs affaires en prenant soin de celles du monde. Celui de faire du bien en se faisant du bien. Celui de transcender une ambition personnelle au profit d’une mission supérieure, c’est-à-dire d’un anoblissement que la richesse seule ne confère pas et qui légitimera l’inégalité de fortune et de pouvoir dont on profite. La manipulation prônée par Bernays est la manière douce de gérer les peuples pour le bien de tous. Le bien de tous est aujourd’hui sommairement défini par l’avenir de l’écosystème planétaire et le destin que l’on assigne à l’humanité. Cette aristocratie doit s’en emparer puisque les peuples manquent de l’initiative, de l’intelligence et de la détermination nécessaires. Pensez-vous vraiment qu’elle a tort ?
Davos est un tel lieu de rapprochement. Le Forum économique mondial est une des fontaines idéologique où cette classe - que seule au départ définit l’accumulation de richesse et de pouvoir - puise une vision convergente du monde et la représentation de son rôle. De Gaulle avait surnommé Jean Monnet « l’inspirateur », parce qu’il travaillait toujours en coulisse. On peut dire que Klaus Schwab, le fondateur des rencontres de Davos, est un des fils spirituels de Jean Monnet. Ce qu’il tisse n’est pas un complot au sens galvaudé du terme. Il n’essaye pas, ce qui serait voué à l’échec, de sortir de son chapeau un gouvernement mondial. Ce qu’il fait est plus pertinent et efficace. D’abord, en principe, on ne parle plus de gouvernement mais de gouvernance. Cela ne veut pas dire que l’idée de gouvernement mondial est évacuée, mais, comme elle peut réveiller quelques réflexes souverainistes, on se garde de l’afficher. On se garde tout aussi bien de la faire disparaître car, le moment venu - s’il vient - les peuples auront l’impression de quelque chose de familier qui devait advenir, qui s’installe naturellement. Schwab ne fait que rassembler autour de quelques experts, en toute liberté, des gens qui, de par leurs richesses personnelles et les entreprises qu’ils contrôlent ne peuvent se ressentir que comme l’élite de la planète. L’adhésion à quelques idées va leur donner de fait, collectivement, sans autre forme d’organisation, une emprise globale. Il n’y a donc pas un gouvernement occulte, comme les naïfs le disent ou comme se moquent ceux qui s’en prennent aux complotistes. Il y a un café du commerce très sélect où, grâce aux inspirateurs comme Schwab, émerge des conversations une représentation à peu près commune de la « terre promise », qui permet de déboucher sur une orientation collective spontanée et non contraignante. Compte tenu de l’incapacité des peuples et de leurs représentants depuis des années à prendre certaines décisions vitales pour l’avenir, on peut se dire qu’au moins ils apportent un espoir.
Délires et dérives
Cependant, ce n’est pas parce qu’elle est pétrie de bonnes intentions qu’une élite n’est pas exposée à l’hybris (3). Au contraire, la conviction d’une supériorité, d’avoir dans ses mains les destinées du monde, le ballet des politiciens venant quêter son adoubement, l’impression à travers ses fondations philanthropiques d’être plus généreuse envers l’humanité que Dieu Lui-même, tout cela ne peut qu’y encourager (4). Alors, ce milieu de l’entre-soi devient un bouillon de culture propice aux ivresses démiurgiques - celles des apprentis sorciers. Dans le sillage des bonnes intentions, on trouvera une vision purement mécaniste, sans transcendance, du vivant. On trouvera le transhumanisme avec son interpénétration de l’humain et de la technologie, et l’ingénierie climatique dont l’ambition, hors de mesure avec la complexité du système climatique, a toute chance de tourner au cauchemar. On trouvera aussi, grâce aux data collectés par l’hyperconnectivité, la délégation à une Intelligence Artificielle de la gestion tant des individus pucés que de l’écosystème global (5). Bref, la Terre et l’humanité managés comme un élevage industriel par une bureaucratie numérique, ce qui n’est que la projection du logiciel intellectuel sur lequel fonctionne cette élite.
Il ne s’agit donc pas d’un complot de bande dessinée, d’une ligue ou d’une confrérie secrètes. Il ne s’agit même pas de mauvais desseins. C’est la mise en branle d’un mouvement provisoirement informel mais doté d’un pouvoir, d’une bonne intention et de délires. Un mouvement qui ne se cache même pas, ce pourquoi nous ne le voyons pas. Convaincus d’être dans le droit chemin, ses membres font fi des peuples et de leurs aspirations. Seuls de vrais régimes démocratiques auraient pu et pourront peut-être encore, si ce qu’il en reste se ressaisit, contenir cette démesure.
1. J’ai oublié l’auteur de cette formule et, s’il tombe sur cette chronique, je le prie de m’en excuser.
2. Cf. http://indisciplineintellectuelle.blogspirit.com/archive/...
3. « L’hybris, ou hubris (en grec ancien : ὕϐρις / húbris), est une notion grecque qui se traduit le plus souvent par « démesure ». Elle désigne un comportement ou un sentiment violent inspiré par des passions, particulièrement l'orgueil et l’arrogance, mais aussi l’excès de pouvoir et ce vertige qu’engendre un succès trop continu. Les Grecs lui opposaient la tempérance et la modération, qui est d’abord connaissance de soi et de ses limites ». Source: Wikipédia.
4. Bill Gates est un parangon de cette classe : https://articles.mercola.com/sites/articles/archive/2021/...
5. Pour l’anecdote (mais pas seulement), une société japonaise vient de mettre au point des toilettes connectées capables, lorsque vous les utilisez, de vous faire une analyse physiologique et, pourquoi pas, de la transmettre à votre médecin ou à votre assurance : https://www.ipsn.eu/big-data-vous-suit-partout-meme-aux-t...
(Prochain épisode: 6. Les voies de l’imprévisible)
07:00 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : complotisme, conspirationnisme, davos, schwab, hybrid, transhumanisme, ingénierie climatique, gates, ia